[CRITIQUE] THE GRANDMASTER de Wong Kar-Wai

Chine, 1936. Ip Man, maître légendaire de Wing Chun (un des divers styles de kung-fu) et futur mentor de Bruce Lee, mène une vie prospère à Foshan où il partage son temps entre sa famille et les arts-martiaux. C’est à ce moment que le Grand-maître Baosen, à la tête de l’Ordre des Arts Martiaux Chinois, cherche son successeur. Pour sa cérémonie d’adieux, il se rend à Foshan, avec sa fille Gong Er, elle-même maître du style Ba Gua et la seule à connaître la figure mortelle des 64 mains. Lors de cette cérémonie, Ip Man affronte les grand maîtres du Sud et fait alors la connaissance de Gong Er en qui il trouve son égal. Très vite l’admiration laisse place au désir et dévoile une histoire d’amour impossible. Peu de temps après, le Grand-maître Baosen est assassiné par l’un de ses disciples, puis, entre 1937 et 1945, l’occupation japonaise plonge le pays dans le chaos. Divisions et complots naissent alors au sein des différentes écoles d’arts martiaux, poussant Ip Man et Gong Er à prendre des décisions qui changeront leur vie à jamais…
« The Grandmaster », projet né il y a quinze ans et initialement conçu pour être projeté en 3D, s’inspire de la vie d’Ip Man, maître légendaire de wing chun et futur mentor de Bruce Lee, dans la Chine des années 1930-40, et jusqu’au début des années 1950, lorsqu’il commence à enseigner son art à Hong Kong. Bouleversé par l’invasion japonaise, le pays traverse alors une période de chaos, qui correspond pourtant à l’âge d’or des arts martiaux chinois. Ce bloc qui a demandé six ans de préparation à Wong Kar-wai ressemble à un film de kung-fu réalisé par un poète, insistant sur les obsessions du réalisateur : les restes d’amour impossible, la mémoire, la transmission, la filiation, le souvenir d’une époque révolue. Un témoignage fidèle de la mentalité de la Chine d’époque (les années 40-50) doublé d’une lecture romantique et mythologique, totalement suspendue au temps, pouvant donner l’illusion d’avoir consommé de l’opium. L’avantage, c’est que les acteurs sont tous ou presque des habitués de l’école Wong Kar-wai (scénario révélé au gré du tournage, perfectionnisme maniaque du réal qui demande aux comédiens de répéter les scènes jusqu’à l’épuisement physique et moral) et donc savaient avant le tournage là où ils mettaient les pieds. Seul changement notable : l’absence de Christopher Doyle en tant que chef-opérateur remplacé par Philippe Le Sourd.
De toute évidence, le réalisateur de « Chungking Express » a voulu un objet-monstre à la hauteur de sa réputation événementielle, lorgnant vers le cinéma de Sergio Leone (« J’ai voulu faire mon Il était une fois le kung-fu », concède-t-il) jusque dans les emprunts musicaux à Ennio Morricone. Le parallèle est d’autant plus évident que dans « Les Cendres du temps », Wong Kar-wai faisait déjà avec le wu xia pian ce que Sergio Leone faisait au western. La séquence inaugurale du combat sous la pluie allie dans un même mouvement le calme et la tempête et pose d’emblée les bases d’un film fort : mouvements et déplacements splendidement chorégraphiés (merci Yuen Woo-ping à qui l’on doit les chorégraphies de « Matrix » et de « Kill Bill »). Wong Kar-wai filme les arts martiaux comme un ballet, les combats comme des chorégraphies. Dans la minutie joaillière, les corps-à-corps sensuels (et les lèvres qui se frôlent), les variations de tension et la mélancolie inhérente au temps qui passe, comme naguère dans « In The Mood For Love » et « 2046 », le spectateur prend plaisir à se perdre. Ainsi, Bruce Lee n’est qu’une madeleine de Proust, un souvenir lointain jaillissant du passé, et « The Grandmaster » un beau film, rutilant, fascinant et morcelé, à l’appétit d’ogre. Wong Kar-wai s’est inspiré des romans chinois « traditionnels » dont la trame est régulièrement lâche et où les personnages, nombreux, apparaissent et disparaissent au fil du récit et au gré de la fantaisie du conteur.
Cette licence poétique risque de poser problème au public occidental tant le film privilégie le mouvement, les corps, la composition des plans et la fulgurance des couleurs (jusque dans les images d’archive) au détriment de la psychologie. Heureusement, d’autres artifices qui relèvent de la dramaturgie classique comme toute la partie romance étendent le pouvoir d’attraction de cette histoire au-delà du seul cercle de spécialistes.

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