[CRITIQUE] THE GRAND BUDAPEST HOTEL de Wes Anderson

Pendant l’entre-deux guerres, le concierge d’un grand hôtel parisien (Ralph Fiennes, que l’on n’a pas vu aussi bon au cinéma depuis Spider de David Cronenberg) et son jeune protégé (Tony Revolori) se retrouvent impliqués dans un imbroglio. Lorsqu’une des plus riches et vieilles clientes de l’hôtel (Tilda Swinton, méconnaissable), retrouvée assassinée à son domicile, lègue au concierge un tableau inestimable, ce dernier est accusé du meurtre. Face à lui, se dressent des héritiers cupides, emmenés par le redoutable Dmitri (Adrien Brody), flanqué de son homme de main (Willem Dafoe).

Comme toujours chez Wes Anderson, d’autres personnages azimutés gravitent autour de l’intrigue, incarnés par des visages familiers de son cinéma (Bill Murray, Owen Wilson, Edward Norton, Harvey Keitel, Jason Schwartzman) et des moins (Jude Law, Mathieu Amalric, Léa Seydoux, Saoirse Ronan), confusément mêlés dans une histoire capillotractée mêlant le vol d’un tableau de la Renaissance, la bataille pour une énorme fortune familiale et le lent puis soudain bouleversement qui transforme l’Europe en cette première moitié de XXe siècle.

Pour Wes Anderson, figure de proue du cinéma indépendant US, chaque film est l’occasion de créer un univers complet où le plaisir s’oppose à l’ordre, où le déréglément dynamite le cadre. Le cinéaste a écrit cette histoire avec Ralph Fiennes en tête. L’acteur, séduit par un scénario qui ne ressemblait à rien d’autre de ce qu’il avait lu précédemment, incarne ce concierge, gardien du temple du savoir-vivre, prêt à tout pour satisfaire la nuit les besoins de sa clientèle, surtout ceux des dames les plus âgées. Son protégé Zéro, garçon d’étage, est plus réservé, sauf à l’égard d’Agatha (Saoirse Ronan), une jeune pâtissière téméraire. La tragédie guette les deux héros en permanence, le danger les fait bouger.

D’emblée, il faut louer la vélocité des enchaînements, la créativité visuelle,  l’énergie incroyable, l’imagination sans limite. Wes Anderson multiplie les personnages, les informations, les couleurs, les lieux dans une tornade irrésistible. Et, dans cette frénésie, on peut déceler son influence majeure, celle du réalisateur Ernst Lubitsch (To Be Or Not To Be, 1942) pour plusieurs raisons : le traitement humoristique d’une époque délétère, la capacité à dire des choses complexes avec simplicité ou encore l’élégance folle consistant à dissimuler la tragédie derrière la légèreté (l’humour est bien la politesse du désespoir) – cette tragédie qui déboule sans jamais s’annoncer.

Une influence revendiquée par Wes Anderson qui aime à capter ce qui se cache derrière le masque, le trompe-l’oeil, les apparences, les artifices. Bref, à sonder la vérité des sentiments sous le vernis ultra-stylisé : « Pendant le tournage à Görlitz, nous avions un assortiment de films à regarder parmi lesquels se trouvaient des œuvres d’Ernst Lubitsch« , avoue-t-il en confessant quelques emprunts véniels dans la composition du cadre à Stanley Kubrick, « un de mes maîtres« . Avant de poursuivre : « S’y trouvait aussi Ingmar Bergman avec Le silence, qui se déroule également dans un pays imaginaire« .

La raison pour laquelle The Grand Budapest Hotel pourrait bien être l’un des sommets de sa filmographie (avec A bord du Darjeeling Limited), c’est qu’il emporte tout sur son passage et que Wes Anderson a mis son style pop, tout en travellings latéraux et en plans-séquences, au service d’une histoire exceptionnelle, laissant les portes de sa maison de poupées ouvertes à l’action (élégie du mouvement, porteur d’espoir), à la réalité, à l’Histoire, aux décrochages, aux accidents et aux surprises, bonnes comme mauvaises, sans jamais contrarier la compréhension ou la fluidité. Naguère marionnettes, ses acteurs sont désormais des instruments qu’il manie à la perfection et dont il a tiré les notes qu’il voulait. C’est aussi un exemple de la versatilité de Wes Anderson qui, en jouant les mêmes notes, est capable d’obtenir des effets très différents.

Par exemple, on revoit la même situation deux fois dans le film mais elle ne possède pas la même temporalité, la même signification, la même résolution. La première fois, elle fait rire. La seconde fois, elle bouleverse. A chaque fois, faire un choix a des conséquences. Le style est léger parce que tout passe extrêmement vite. Mais, en substance, ce qu’Anderson raconte (le passage de l’illusion au réalisme) est déchirant dans un tel contexte (la montée du nazisme et la Seconde Guerre mondiale).

The Grand Budapest Hotel possède l’empreinte grave de Stefan Zweig, à qui le film est dédié, aussi bien dans la structure narrative que dans l’esprit ou encore les personnages faisant basculer le cours des choses, sans même le prévoir. En réalisant que les trois activités humaines qui nous différencient de la bestialité (l’art, la science et la culture) ne pouvaient combattre la barbarie, Zweig a mis fin à ses jours emportant sa seconde épouse (Lotte Altmann) dans la tragédie. Wes Anderson parle du même abîme, de cette même peur d’extinction, mais ce qui le sauve, c’est l’espoir en la transmission. Il rappelle, aussi, que le fantasme préserve de la réalité, le rêve de la cruauté, l’illusion de la lucidité, comme autant d’armes nécessaires pour réinventer le monde, que la mélancolie est une maladie qui ronge et qu’il ne faut pas tolérer passivement la bêtise, celle qui pense.

Au fond, The Grand Budapest Hotel parle de la manière dont les hommes traversent une époque et dont une époque les traverse. Ça parle de nous, donc, bizarrement, de là où nous en sommes maintenant. Et de tomber à la renverse devant tant d’intelligence à une heure de nivellement par le bas.

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