« The Fountain » de Darren Aronofsky: un film d’amour fou métaphysique et sous-estimé

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Dès sa sortie, débarquant dans une ère riche en cynisme où la dimension émotionnelle et assumée d’une œuvre apparaît suspecte, The Fountain sera boudé, critiqué pour son approche graphique et prétentieuse, son décorum volontiers spirituel et quelque peu abstrait. Les critiques et une partie du public ont du mal à suivre… Libéré de ce parfum d’époque cependant, que vaut le film après un nouveau visionnage? On s’accordera pour dire que ce troisième long-métrage peut sembler, en apparence, hermétique. Entrecroisant trois temporalités, The Fountain raconte pourtant une même histoire: celle d’un homme en quête du remède d’immortalité pour sauver la femme qu’il aime (Rachel Weisz), condamnée par la maladie. Hugh Jackman incarne plusieurs rôles: un conquistador, un scientifique et un étrange «immortel» liés, de près ou de loin, à un arbre aux propriétés fabuleuses.

Né dans le sillage de la révolution Matrix (Lana et Lilly Wachowski, 1999), The Fountain est une fable audacieuse de science-fiction nourrie de symboles et d’ésotérisme. Si son propos peut paraître dense, pour une grammaire visuelle qui ne l’est pas moins, l’ensemble est cependant cohérent: chaque détail faisant écho à un autre, chaque époque s’incorporant dans une trame temporelle à la fois parallèle et élargie. Comme dira le cinéaste: « [Le film est] semblable à un Rubik’s Cube que vous pouvez résoudre de plein de façons, bien qu’en définitive, il n’y a qu’une solution à la fin. »

D’une puissance picturale forte, jouant sur une palette colorée de blanc et d’or, The Fountain oppose plusieurs dualités (lumière/obscurité, vie/mort, mythe/réalité) et assume un syncrétisme culturel où la Kabbale juive (l’arbre de vie séphirothique), l’iconographie précolombienne (les Mayas, le monde souterrain de Xibalba) et la culture orientale (les concepts d’impermanence, de réincarnation et de karma) forment la sève de l’œuvre. Le film déploie également des visions transcendantales dont l’aspect évoquera tour à tour les expériences de mort imminente, les fractales chimiques ou le trip psychédélique. Une créativité visuelle liée aux contraintes de budget où les effets spéciaux se doublèrent d’astuces: la macrophotographie (technique d’agrandissement utilisé pour capturer des insectes et l’infiniment petit) fut notamment utilisée pour illustrer le cosmos, soit un joli paradoxe.

Malgré tout ce qu’on a pu lui reprocher, le réalisateur ne s’égare pas dans cette toile signifiante pour peu qu’on ne perde pas de vue l’essentiel. Car, si le film traite d’immortalité, c’est pour mieux aborder l’acceptation de la mort. Le personnage qui évite cette funeste confrontation ici n’est pas tant Izzy, la femme mourante, que son compagnon, craignant de la perdre. Le motif du film (trouver une solution face à l’insurmontable) n’apparaît finalement pas tant comme la solution qu’un frein. L’issue n’est pas là où elle semble se trouver. Lorsqu’on cherche la vie éternelle, on accélère un processus délétère tant la tâche est énergivore, inaccessible; mais lorsqu’on s’approche humblement de la mort, on trouve, au contraire, une invitation à la vie. Si l’au-delà existe, cet absolu n’est pas tant réel que symbolique, prenant acte ici, dans une certaine continuité, par un livre que notre héros devra achever. Aveuglé par le problème (la recherche obsessionnelle d’un remède) on passe à côté de l’essentiel: les derniers instants de vie, dont l’aspect éphémère, paradoxalement, est synonyme d’éternité. M.S.

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