Quelque part, en Europe, il n’y a pas si longtemps. Dans une demeure perdue au beau milieu d’une forêt de mousse, Cynthia et Evelyn ont beau être séparées par les années, elles n’en roucoulent pas moins d’amour au fouet. Jour après jour, le couple pratique le même rituel qui se termine par la punition d’Evelyn, mais Cynthia, qui aimerait passer à autre chose, souhaiterait une relation plus conventionnelle. L’obsession d’Evelyn se transforme rapidement en une addiction qui mène leur relation à un point de rupture. Et puis non. Et puis si. Ad lib.
On aime Peter Strickland au royaume du Chaos. En s’imaginant ce que feraient Godard aux commandes de Cannibal Holocaust et Rohmer aux commandes de La nuit des morts vivants, ce cinéaste s’est octroyé la noble tâche de développer du genre (film de vengeance, giallo, conte érotique softcore…) à la manière de films d’auteur intemporels. Chez lui, le chaos règne depuis son premier long métrage, Katalin Varga (2009) tourné en Roumanie avec une équipe Hongroise. Avant ce coup d’essai, on l’avait remarqué avec un court métrage new-yorkais au doux titre de Bubblegum. On y croisait Holly Woddlawn, trans portoricaine appartenant à la bande d’Andy Warhol dans les années 70 (elle jouait dans Flesh et Woman in Revolt, de Paul Morrissey) et Nick Zedd, acolyte de Richard Kern et Tommy Turner, fondateur de ce fameux mouvement « cinema of trangression« . Et, comme si ça ne suffisait pas, Strickland a été assistant de Bruce LaBruce sur son film le plus hardcore, le porno skinhead Skin Gang. A ce niveau, c’est limite « too much chaos ».
Strickland a frappé encore plus fort avec Berberian Sound Studio, hommage aux productions impures des années 70-80 retranscrivant par des moyens purement cinématographiques la dimension charnelle de l’horreur et jouant habilement de ce qui se passait dans la tête du personnage principal comme dans celle des spectateurs. Dire que nous frémissions en attendant son Duke of Burgundy relève de l’euphémisme et force est de reconnaître que ce film nous a laissé sur le bas-côté.
Expliquons-nous. Avec sa guirlande de -isme (sadomasochisme, saphisme, fétichisme), cette romance du début du XXe où deux femmes seules au monde se font du bien en se faisant du mal s’avère a priori, sur le papier, 100% CHAOS. D’autant qu’à la base, The Duke of Burgundy repose sur le même système séduisant que Berberian Sound Studio : le rituel, la répétition jusqu’à l’usure avant l’accouchement de quelque chose de monstrueux, le ludisme, le faux, l’artificieux etc. Mais s’il nous tenait en haleine dans Berberian Sound Studio en refusant de révéler toutes ses cartes, il faut avouer que passées les vingt premières minutes pleines de promesses, The Duke of Burgundy (du nom d’une espèce rarissime de papillon) baisse les armes trop tôt pour maintenir un argument ténu comme notre fascination. Et n’obtient pas la sublimation.
Rien de pire que du chaos tiède
Au départ, on nous présente une méééccchhante lépidoptériste (aka une spécialiste des papillons; ce qui est déjà symboliquement bien chargé) martyrisant sa paaaauvre femme de ménage, si jeune, si dominée. Très vite, on nous explique qu’en réalité les deux femmes jouent un rôle, qu’elles accomplissent un fantasme, qu’il ne faut pas s’en inquiéter. Du coup, les jours suivants ressemblent à des jeux de rôles s’achevant en caresses et douces étreintes. Comme dans ses deux précédents longs métrages, Strickland déjoue les attentes du spectateur, saisissant le parfum d’un genre pour proposer une variation personnelle aux allures de voyage immobile. Ce serait génial si le film décollait. Or, fonctionnant comme dans un songe éveillé en boucles et en répétitions, pétrifié par les audaces qu’il pourrait commettre avec ses deux héroïnes, The Duke of Burgundy devient peu à peu le marché Saint-Pierre du fétichisme Lynchien, de malheureuses citations surlignées de Mulholland Drive mixées à une grande influence des frères Quay, en particulier Street of Crocodiles (1986).
L’écheveau manipulateur de The Duke of Burgundy se révèle trop scolaire, trop décoratif, trop référentiel (les rêveries érotiques de Jess Franco nommément citées à travers le revival de Monica Swimm) et, surtout, trop propre. En somme, ça n’est ni sale ni dérangeant et, au fond, petit-joueur face aux productions impures des années 70 dont il se revendique, même celles évanescentes de Jess, ou même face à un monument comme Maitresse de Barbet Schroeder (1978) qui, lui sondait franchement l’ambivalence du sentiment amoureux, le désir qui consume, les jeux SM qui prennent la tête et le corps, la perversité des rapports etc. Assez frustrés, il faut le dire, on se raccroche aux branches, comme on peut : à l’intensité de deux comédiennes mantes religieuses en soie (Sidse Babett Knudsen et Chiara D’Anna), à la technicité de Peter Strickland très sûr de ses effets, masquant l’absence de stupre par des effets de montage et des coquetteries esthétisantes, à la jolie photo de Nicholas D. Knowland, à la jolie bande-son de Cat’s eyes, aux effets papillons, aux stridulations, aux corps à corps. Et l’on regrette que dans ce grand restaurant, on nous ait servi un œuf au plat.

