C’est peu dire que The Devil’s bath du duo Severin Fiala et Veronika Franz (en salles le 2 octobre 2024) donne lieu à un abyme de questionnements. Le premier: comment aborder le film sereinement dans une rédaction divisée? Donner la parole à ceux qui adorent (sachant que l’autre moitié déteste) ou inversement? Le mieux, c’est de faire parler tout le monde. C’est aussi le meilleur moyen de vous donner envie de vous faire votre avis.
Histoire: 1750. Haute-Autriche. Agnes, une jeune mariée, se sent une étrangère dans le monde rural et froid de son mari. Très croyante et sensible, elle se replie progressivement sur elle-même. Sa prison intérieure devient écrasante, sa mélancolie insurmontable. Sa seule issue lui apparaît alors sous la forme d’un acte de violence inouï.
THIBAULT RIVERA
Ne cherchez plus, on a trouvé le compagnon de double programme parfait pour The Witch! Si Robert Eggers abordait son sujet avec la même approche naturaliste que les deux comparses autrichiens, s’appuyant sur des témoignages documentés de l’époque pour embrasser la matière réelle et imaginaire de ces subjectivités passées, Franz et Fiala exécutent le même travail de minutie pour en extraire quelque chose de très différent. Ici, nulle approche mythologique, pas de cabane de sorcière découverte au hasard d’une clairière, mais deux heures méthodiques dans la tête d’une femme, Agnes, qui intègre avec difficulté et mélancolie une micro-société rurale autrichienne du XVIIIe siècle. Entre deux plans renversants issus d’une toile de Brueghel et des scènes qu’on croirait tirées d’un documentaire de Werner Herzog, les deux réalisateurs jouent avec les codes de la folk horror pour mieux examiner l’origine symbolique de son imagerie. D’Agnes et de son rapport organique à la nature, de sa façon originale de vivre la foi et d’envisager la religion chrétienne hors de l’église, de ses liens contrariés à la maternité, de sa mélancolie et de sa solitude, on a vite fait de conclure à une histoire de sorcière. La marginalité et la cruauté quotidienne et ordinaire du monde rural aura ainsi fait le beurre de la folk horror; Franz et Fiala se contentent d’en livrer la substance brute, sans jugement. La conclusion, qui se fait dans des gerbes de joie là où l’horreur devrait être à son paroxysme, fait peut-être aussi bien que Midsommar: livrer une fin cathartique, à la jonction entre perception individuelle, sociale, et spirituelle du monde, dans laquelle l’extase naît de conditions qui nous semblent a priori glaçantes.
GAUTIER ROOS
« Agnès! Tire-toi de là, tu vois bien que tu es dans le passage…. » « Agnès! Schwanzlutscher !! Regarde comme on écaille le poisson, vilaine! » « Agnès! Notre seigneur sera mécontent si tu ne cuisines pas un bon mets pour ton mari! » L’arty-horror inspiré des cordes stridentes de A24 n’est déjà pas une partie de plaisir, mais quand le genre déjà-bien-ronronnant opte pour une LV1 autrichienne, c’est carrément impossible à supporter. Deux heures durant, notre personnage principal se fait sermonner par son entourage – curé, mari, belle-mère, voisin, tapis de bain… tous filmés tels des moutons noirs que même un achtung Haneke n’aurait pu imaginer – et il faut attendre la 80ᵉ minute pour enfin voir un visage s’illuminer d’un demi-sourire. Chaque ligne de dialogue, énoncée avec un sérieux PAPAL (le film n’avait-il pas pour projet de moquer la religion justement?) rappelle le Terrence Malick des jours sombres, celui qu’il ne faut pas laisser sortir en extérieur, sans s’assurer au préalable qu’il a bien pris ses cachetons. Si on aime la souillure, on pourra goûter au machin. D’ailleurs, si on aime depuis son plus jeune âge triturer ses action man et tirer les cheveux de ses petits poneys, on goûtera forcément à la chose. À quoi bon une dégradation mentale et morale étendue sur deux heures, quand il eut été si simple de plier l’affaire et conjurer pour de bon cette vie de merde en se jetant du haut d’une cascade? Ah, on nous dit dans l’oreillette que c’est un film sur l’impossibilité du suicide par crainte du châtiment??? Oui, mais on nous avait aussi promis de l’« horreur psychologique », et on a beau chercher, on n’a pas vu la moindre esquisse de psychologie quelque part. Un grand film sur la psyché interne de Cro-magnon, ou sur les neurones inactifs de votre tapis de bain, tiens…
MORGAN BIZET
Achtung, achtung ein film vraiment méchant! Produit par ce gros vilain d’Ulrich Seidl, réalisé par sa femme et son neveu, Veronika Franz et Severin Viala, les réalisateurs de l’A24terie punitive The Lodge en 2019, et du bien plus étrange et dérangeant Goodnight Mommy en 2024, The Devil’s Bath avait tout pour me déplaire. Austérité et martyrologie sont bien au rendez-vous pendant deux heures, mais les deux cinéastes ont la bonne idée de se montrer empathique envers leur personnage de femme mélancolique, sorte d’ancêtre de la Kirsten Dunst du Melancholia de Lars Von Trier, qui, 200 ans auparavant ne veut pas consumer le monde entier avec elle, mais au moins elle-même (mais mourir est une fin du monde en soi). Le suicide étant pire que le meurtre d’un point de vue religieux, la femme cède peu à peu à l’unique solution qui lui reste: l’infanticide. Une scène aussi désagréable et intense que sa grande sœur dans le Bruno Reidal de Vincent Le Port. La photo sublime, récompensée à la Berlinale, restitue l’atmosphère lugubre de cette Autriche faite de forêts hostiles et de lagons vaseux, digne des peintures de Bruegel, dont on rejoint les tableaux dans les quelques scènes de liesses, entre bacchanales et bain de sang. Même si on a un peu l’impression d’être devant un film de folk horror réalisé par Michael Haneke, difficile de rester complètement insensible à ce film d’une horreur peu commune.
GÉRARD DELORME
Sous un prétexte apparemment irréfutable (la dénonciation des excès de la religion sur les populations autrichiennes au XVIIIᵉ siècle), The Devil’s bath prend plaisir à représenter la torture et l’agonie d’une femme vulnérable et sans défense. C’est l’équivalent exact d’un projet consistant à capturer une mouche, à lui arracher les ailes et à la déposer dans une toile d’araignée pour observer le résultat. Le pire est que les réalisateurs font du spectateur un complice. Du même coup, on a la nausée et les mains sales.
JÉRÉMIE MARCHETTI
La femme condamnée, la femme sorcière, ce thème traité par tous les bouts ces dernières années, revient entre les mains des réalisateurs de Goodnight Mommy. On pense beaucoup à Hagazussa (Lukas Feigelfeld, 2017), mais sans le surnaturel, sans le tact. Avec même une certaine complaisance. Normal, Seidl n’est pas loin. Cependant, là où l’achtung achtung school se serait tenue complètement à distance, Fiala et Fiantz collent au plus près de cet esprit en pleine dégénérescente, qui descend lentement l’escalier de la dépression, à une époque où l’on ne mettait pas ce genre de mots sur les maux. L’imagerie belle et putride emprunte allégrement au romantisme noir, à l’art flamant et germanique. C’est probablement ce qui permet de supporter ce parcours du martyr se concluant dans une scène de liesse bizarre et toute « bruegelienne ».
ROMAIN LE VERN
Le cinéma achtung, achtung marche toujours en 2024. La preuve, on en parle! Mais, sur ce coup, préparez-vous à vraiment bien souffrir. Avec leur grand sujet (le phénomène du « suicide par procuration ») et leur délectation hypocrite soigneusement camouflée sous l’étiquette du grand film d’époque au sérieux solennel (la campagne autrichienne en 1750, ach, c’était affreux, on veut bien le croire), Severin Fiala et Veronika Franz viennent s’emplafonner contre le mur des prétentieux, de ceux qui aiment les plans longs et qui ont les idées courtes. En d’autres termes, ils œuvrent dans tout ce à quoi on a envie de dire stop: le dolorisme hardcore, les effets de culture, la métaphysique au pifomètre, tout ce petit minimum syndical pour décrocher le label «film dur, fort». Mais il y a pire: les pulsions sous-LVT. Si l’on se force à prendre au sérieux cette parodie de films d’auteur porn-achtung, ça fait réaliser à quel point un cinéaste comme Lars von Trier nous manque. Que le film ait pu éblouir, ce n’est pas un mystère, mais on a envie de conseiller à tous les thuriféraires la version de Médée par Lars himself. Et puis, difficile de faire comme si deux obstacles majeurs n’étaient pas insurmontables pour nous autres, spectateurs débiles ayant le défaut de penser avec nos coeurs: passe très moyennement la complaisance douteuse (pour être poli) avec laquelle est filmé ce portrait de femme dépressive, mais ne passe pas du tout l’abjection (pour l’être moins) avec laquelle est filmé le meurtre d’un enfant. Et de l’ennui profond, souffrez qu’on passe au rejet total…
2 octobre 2024 en salle | 2h 01min | Drame, Historique, ThrillerDe Severin Fiala, Veronika Franz | Par Veronika Franz, Severin Fiala Avec Anja Plaschg, David Scheid, Maria Hofstätter Titre original Des Teufels Bad |
2 octobre 2024 en salle | 2h 01min | Drame, Historique, Thriller