« The Curse » de Nathan Fielder et Ben Safdie: alerte chaos dans un dernier épisode dantesque

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Nathan Fielder conclut The Curse avec un épisode qui a fait trembler l’imaginaire sériel sur l’échelle du chaos. Un moment unique, étonnant et qui restera gravé dans les mémoires.

Nous n’avions pas vu une conclusion aussi libre et émouvante depuis très longtemps dans une série, ou sinon qui tente un pas de côté aussi libérateur. Typique de l’épisode «valise» – c’est-à-dire qui fait pivoter les enjeux du scénario et l’évolution des personnages au travers d’un concept dont la durée ne dépasse pas un épisode –, cette conclusion de The Curse, la série co-créée par Nathan Fielder et Ben Safdie (dont nous avions déjà chroniqué le prometteur pilote), engendre fascination et interrogation à un degré totalement nouveau. À la fois pour Nathan Fielder et son travail de showrunner du cringe, et aussi pour la série elle-même, puisqu’il est complètement logique d’avouer, pour le plaisir de la surprise et des yeux qui piquent, que nous ne nous attentions pas à un tel torrent d’images.

Après Nathan for you et The Rehearsal, deux séries dont le fond de commerce est un réajustement ô combien méta et jusqu’au-boutiste du réel, autant du point de vue du viewer (qui se demande bien ce qui relève du vrai et du faux) que pour Nathan Fielder lui-même (jouant un personnage qui ne cesse de brouiller la frontière entre les deux), sa première exploration fictionnelle dans The Curse lui permet en même temps de réajuster cette fragmentation du réel par l’effet d’invention et de l’implanter dans un horizon entièrement nouveau. L’apport de personnages principaux, les formidables Emma Stone et Ben Safdie, d’une mise en scène à distance qui déforme les effets du documentaire par effet de zoom et de longues focales ou encore de soudaines ruptures de son souvent suivies de longs silences pour mieux faire exploser les rires complètent l’idée d’une libération, voire d’un allongement du style Fielder. Se permettant par ailleurs des séquences hallucinantes, autant à la faveur d’un contrechamp (un téléphone qui filme une dispute) qu’une séquence d’ouverture sibylline (épisode 4).

LA MALÉDICTION 

Une mise en scène et une imagerie qui ne font que poursuivre leur mutation dans ce dernier épisode, mais dont on n’attendait absolument pas une telle épure… Alors que tout semble revenir dans l’ordre dans le couple Whitney/Asher, le second avouant sa monstruosité et ses erreurs dans les dernières secondes de l’épisode précédent, et alors que Whitney est (enfin) enceinte, le dernier épisode de la série démarre comme une sorte de gueule de bois. Le show inventé par le couple n’est finalement pas diffusé à la télévision, mais hébergé sur une plateforme de la chaîne qui l’a produit. Le couple est alors réduit, sourires grands ouverts, à une interview dans une émission de cuisine (où apparaît Vincent Pastore, interprète de Pussy dans Les Sopranos). Le tournage est fini, le couple vit toujours ensemble, avec tout de même quelques gênes par-ci par-là… Une impression de déjà-vu, toute proportion gardée, du final de Twin Peaks – The Return avec cette forme de lent évanouissement des enjeux, comme coupée du monde pour réenclencher, ensuite, ce qui s’apparenterait à du surréel.

On comprend bien que le climax de la série est passé, que la tension est redescendue, au même titre que la mise en scène et l’écriture. Plusieurs personnages secondaires ne réapparaissent pas, le couple s’enferme dans leur maison passive zéro carbone… Quand soudain, au réveil, Asher est suspendu au plafond de sa chambre, comme attiré par une gravité inversée, tandis que Whitney, enceinte et donc groggy comme jaja, se réveille avec cette image qui ne s’apparente pas à un rêve. On ne comprend pas bien ce qui se passe, l’une des pistes étudiées par le couple est ce système de pression installée la veille pour maintenir le bébé en bonne santé au moment de sa première année passée dans la maison (car un bébé, ça n’aime pas les maisons passives). Il n’en est rien, Asher reste scotché au plafond, arrive à se déplacer tant bien que mal (des effets de réalisation qui feront rougir les aficionados de Inception), mais il ne redescend pas: l’une des images sidérantes de cette séquence montre Whitney tentant de réattirer Asher au plancher, ce qui donne les deux personnages, le temps de quelques secondes, complètement suspendus dans le vide.

L’expérience devient complètement hallucinante, atteignant des sommets burlesques, notamment lorsque l’action principale de cet épisode – qui, j’insiste, ne se résume qu’à ce phénomène surnaturel – se déplace dehors. Cette sorcellerie, peut-être la «malédiction» que pointe le titre de la série, ou sinon celle qu’aurait jetée cette petite fille contre Asher au début de la série (alors qu’elle ne citait qu’une trend TikTok) fait débloquer une situation : Whitney a des contractions, et doit filer à l’hôpital pour accoucher. Dougie, le réalisateur du show d’Asher et Whitney, interprété par Ben Safdie, arrive pour prêter main forte mais n’a pour premier réflexe que de commander un drone pour filmer Asher, désormais agrippé à la branche d’un arbre, en gage de dernière prise avant… l’envol?

LA PEUR DU VIDE

Ce qui étonne le plus dans cette dernière partie performative de la mise en scène et de l’action de la série, c’est l’aisance avec laquelle Fielder raconte les trucages et la façon dont ils se déplacent au fur et à mesure dans l’espace. La fascination procurée par la séquence est possible aussi parce qu’il y a une lecture claire, mais en même temps incompréhensible des événements: comme un trouble, des raisons de se demander pourquoi et comment c’est possible d’en arriver là. Malédiction, ou non? Surnaturel, ou pas? Quand Fielder interrogeait la place du réel et de lui-même dans ses séries précédentes, il se pose le même genre de question, mais en inversant les pôles: c’est le principal enseignement de son passage à la fiction. Avec, à la fin, le même abime qui se dresse face au spectateur: que se passe-t-il?

Dans cette folie, la série parvient tout de même à retrouver l’élan qui l’avait quitté au début de cet épisode, bouclant la boucle en se rapprochant, dans un dernier effort, de ses personnages. Chacun voit son arc magnifiquement bouclé: la naissance de l’enfant pour Whitney, au travers d’un regard caméra (comme adressé dans le vide), la tristesse de Dougie se rendant compte de ses actes égoïstes et perchés face aux urgences et nécessité du moment, et enfin Asher, seul dans son délire, victime d’une incompréhension avec les pompiers (qui le prenaient pour un fou malgré ses explications) et finalement attiré par le ciel, jusqu’au vide spatial. La peur du vide, de la vie vide, littéralement, est le tourment des personnages : mère veuve pour Whitney, égoïste solitaire pour Dougie, dans l’abime spatial pour Asher (dont la mort n’est pas réellement montrée, comme une forme d’intégrité de la série pour son personnage, et du trouble qu’elle incombe à leurs destinées). C’est quand une série parvient à raconter et conclure des personnages par une mise en scène aussi libre de tout mouvement, d’un pôle à un autre, d’une émotion à une autre, qu’elle touche au cœur au-delà de toute fascination. C’est ainsi, dans des derniers mouvements de caméra pénétrant dans le vide, traversant le territoire d’Española, que la série, à l’image d’Asher dans l’espace, fait face à une vide immense, et nous avec elle. Q.B.-G.

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