« The Brutalist » de Brady Corbet : une quantité de séquences mémorables, naissance possible d’un auteur majeur

LES ETOILES DE LA REDAC

Gérard Delorme
Quentin Billet-Garin
Morgan Bizet

Avec son deuxième long-métrage de fiction, Brady Corbet est passé d’un seul coup du statut de pas tout à fait inconnu (il avait commencé comme acteur pour Gregg Araki, Michael Haneke ou Lars von Trier) à celui de possible auteur majeur comme on en voit apparaître un par génération. La dimension, l’ambition et la puissance narrative de The brutalist font penser au choc de There will be blood, premier chef-d’œuvre certifié de Paul Thomas Anderson, qui avait précédemment réalisé quatre longs métrages. De son côté, Corbet en a réalisé seulement deux (dont un documentaire), et l’accomplissement est d’autant plus impressionnant que son précédent Vox Lux était manifestement incomplet.

De loin, The brutalist rappelle Le rebelle (1949) adaptation par King Vidor du livre d’Ayn Rand. Mais à part le personnage principal, un architecte visionnaire et intransigeant en butte à l’incompréhension de ses commanditaires, la ressemblance s’arrête là. L’histoire, qui s’étend sur plusieurs décennies, revisite le mythe de l’Amérique comme terre d’opportunité, et examine les rapports qu’elle entretient avec ses immigrants. Adrien Brody (sans doute dans son rôle le plus abouti) joue Laszlo Toth, un Hongrois rescapé des camps qui débarque à Ellis Island comme en terre promise. Mais la réalité va se rappeler à lui au fil d’un parcours qui ne va pas arranger son état : marqué extérieurement (son nez est cassé) et intérieurement (sa femme est toujours retenue en Europe), il est en proie à une douleur qu’il tente d’atténuer dans le sexe, l’alcool et l’héroïne.

Une première désillusion arrive lorsque Laszlo découvre ce que cache l’apparente générosité de son cousin Attila (Alessandro Nivola, qu’on voit venir de loin, comme le faux gentil qu’il a l’habitude d’incarner). Attila a si bien compris comment réussir en Amérique qu’il a gommé tout lien avec ses origines juives, s’est inventé une généalogie, a changé de nom et épousé une catholique. De fil en aiguille, le hasard met Laszlo sur le chemin de Harrison Van Buren (Guy Pearce, terrifiant), un ploutocrate qui s’est enrichi pendant la guerre et dont le fils a commandé à l’architecte la rénovation de sa bibliothèque. D’abord furieux du résultat, Van Buren change d’avis quelque temps plus tard lorsqu’un magazine d’architecture fait l’éloge du travail de Laszlo. Von Buren adopte alors la posture du mécène cultivé et bienveillant, qui commande à Laszlo la construction d’un projet pharaonique : un foyer municipal polyvalent, à la fois bibliothèque, lieu de culte, salle de conférence et gymnase, le tout en mémoire de la mère du milliardaire. C’est la chance d’une vie pour Laszlo qui y lance toutes ses forces, mais rencontre des milliers d’obstacles. Le film raconte cette entreprise qui tente de concilier la vision d’un créateur encore accroché à l’illusion de la liberté, et les exigences des financiers qui pensent que les gens qu’ils paient leur appartiennent.

La deuxième partie (après l’entracte) examine comment l’architecte mène de front son travail et sa vie de famille, sa femme et sa nièce l’ayant finalement rejoint grâce à Van Buren. La dimension épique est tempérée et presque éclipsée par une approche délibérément intimiste, Corbet détaillant chaque épisode avec une telle précision qu’il donne l’impression de traiter d’un personnage réel. Mais c’est de la pure fiction, même s’il est évident que le cinéaste y a mis beaucoup de sa propre expérience. On peut s’amuser à lui trouver des idiosyncrasies, comme celle qui consiste à oublier complètement un personnage une fois que celui-ci est épuisé. C’est le cas d’Attila, qui ne mérite pas d’être regretté, mais un autre personnage important disparaît d’une façon beaucoup plus énigmatique, ouvrant le champ à une multitude d’interprétations et d’associations d’idées.

Bien qu’il révèle un sens visuel exceptionnel, Corbet n’hésite pas à recourir au texte pour souligner ce qu’il juge utile de l’être. On ne peut pas oublier la réplique lancée par le fils dégénéré de Van Buren à la famille de l’architecte : « Vous êtes tolérés ! ». C’est aussi au cours d’une discussion familiale que la nièce de Laszlo, qui s’est mariée, fait part de son intention d’aller s’installer en Israël, ne se sentant pas chez elle aux États-Unis. Enfin, un discours à la biennale de Venise dévoile les véritables inspirations de l’architecte. La mise en scène ample et déterminée donne lieu à une quantité de séquences mémorables, trop nombreuses pour être détaillées. On retiendra celle qui a lieu à la suite de la visite en Italie des marbreries de Carrare, où Van Buren est frappé par la magie du lieu, ce qui ne l’empêche pas un peu plus tard de signifier sans ambiguïté à Laszlo comment il conçoit les rapports entre créateur et mécène. L’épisode donne un nouveau sens au titre, qu’on pensait jusque-là s’appliquer à l’architecte et au style qu’il avait adopté. Et on peut se demander si Corbet n’a pas vécu un sort similaire à Hollywood pour lui suggérer une métaphore aussi féroce.

12 février 2025 en salle | 3h 34min | Drame, Romance
De Brady Corbet | Par Brady Corbet, Mona Fastvold
Avec Adrien Brody, Felicity Jones, Guy Pearce
Avec son deuxième long-métrage de fiction, Brady Corbet est passé d’un seul coup du statut de pas tout à fait inconnu (il avait commencé comme acteur pour Gregg Araki, Michael Haneke ou Lars von Trier) à celui de possible auteur majeur comme on en voit apparaître un par génération. La dimension, l’ambition et la puissance narrative de The brutalist font penser au choc de There will be blood, premier chef-d'œuvre certifié de Paul Thomas Anderson, qui avait précédemment réalisé quatre longs métrages. De son côté, Corbet en a réalisé seulement deux (dont un documentaire), et l’accomplissement est d’autant plus impressionnant que son précédent Vox Lux était manifestement incomplet."The Brutalist" de Brady Corbet : une quantité de séquences mémorables, naissance possible d'un auteur majeur
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!