[CRITIQUE] THE BROKEN de Sean Ellis

Dans Cashback, son premier long métrage, Sean Ellis proposait un pic d’angoisse au moment le plus inattendu, lors d’une scène où le personnage principal enfermé dans un espace-temps se rendait compte qu’il n’était pas le seul à pouvoir pénétrer son monde intérieur (il avait le don d’arrêter le temps et de statufier tout son entourage). Peut-être était-il déjà en face d’un double maléfique. A l’époque, on pouvait prendre ça pour une facétie, surtout dans le cadre d’un teenage-movie. En réalité, il fallait y voir l’envie de s’essayer au genre fantastique sans oser mettre les pieds dans le plat. C’est désormais chose faite avec The Brøken, son second film, où le jeune réalisateur (la trentaine) propose une variation autour des doubles en utilisant le motif du miroir (ce qu’il révèle en surface et en profondeur) et en faisant ouvertement référence aux Body Snatchers avec des individus noyés dans une tristesse qu’ils ne parviennent pas à expliquer, des cellules grises et des miroirs brisés. La tentative est plus cérébrale et moins spectaculaire que celle, récente, d’Alexandre Aja avec Mirrors.

Première scène : une femme (Lena Headey) assiste avec sa famille au dîner d’anniversaire de son père (Richard Jenkins, décidément partout) lorsqu’un miroir se décroche du mur et se fracasse sur le sol. Lorsqu’elle évoque les sept ans de malheur promis par la superstition, personne n’ose se moquer. Le lendemain, dans une rue de Londres, cette même femme s’aperçoit au volant de sa propre voiture. Le même jour, elle est victime d’un violent accident de la circulation qui l’empêche de se souvenir avec exactitude de ce qui s’est passé un peu plus tôt dans la journée. Peu à peu, l’héroïne va alors rassembler les pièces du puzzle, et découvrir ce qu’elle n’aurait jamais pu imaginer. Dans d’autres mains, un tel sujet (les doubles qui descendent des miroirs) aurait été un simple prétexte pour recopier ce qui a été fait ailleurs et en mieux afin de créer un ersatz opportuniste. Or, ce n’est manifestement pas l’intention de Sean Ellis qui mise plus sur les ressorts psychologiques que sur une efficacité gore.

Avec un étrange mélange de fioriture stylistique (un accident de voiture répété de différents points de vue) et de sobriété inhabituelle (une grande importance accordée aux respirations), le cinéaste joue dans un premier temps sur les deux tableaux pour maintenir l’illusion. Avant de se rendre à l’évidence : sa conception du fantastique n’est pas celle des autres spécialistes du genre. Non pas que Ellis se sente supérieur aux autres, ni même supérieur au spectateur mais il a juste envie de traiter de sujets communs avec une sensibilité très personnelle, un style presque autiste voire auteurisant qui n’est pas sans évoquer celui du Abel Ferrara de The Addiction. On a parfaitement le droit d’y être insensible, mais il ne faut pas résumer ça à de la pose, encore moins à de la fumisterie postmoderne. La froideur du style, qui peut rebuter, est justifiée par le thème de la contamination. Si le rythme semble inerte, c’est uniquement parce que le film est lui-même contaminé par des doutes indicibles, des peurs secrètes. Rien qu’avec ça, il y a une contradiction avec l’étiquette prétentieuse du réalisateur qui est infiniment plus fragile que ce qu’il aimerait le laisser paraître.

Ainsi, on comprend mieux pourquoi, dans les premières séquences, un anniversaire se déroule dans des conditions déprimantes (photo monochromatique, personnages statiques). Le fait qu’un miroir se brise à ce moment-là et marque le passage de l’ordinaire à l’extraordinaire n’est pas anodin d’un point de vue dramaturgique. A défaut de donner les explications nécessaires à la bonne compréhension de l’intrigue, Ellis offre la possibilité au spectateur de remplir toutes les zones d’ombre et d’interpréter la présence des doubles comme bon lui semble. Mais au-delà de l’intrigue et de ses mystères, il réussit l’essentiel : créer une atmosphère anxiogène durablement installée autour de ses personnages et questionner l’horreur du neutre qui entoure. En fait, c’est la peur du rien, du silence, du vide dans un univers métallique qui génère l’angoisse. Extrêmement désincarnés au premier abord, les membres de cette famille sont confrontés à des doubles maléfiques qui ne sont que les reflets livides d’eux-mêmes. Pendant tout le film, leur combat consistera à révéler ce qu’ils sont réellement, au-delà des apparences (la métaphore du miroir), à se chercher soi-même dans la pression anonyme des éléments, la névrose des gestes quotidiens ou l’architecture industrielle qui engourdit l’esprit. Et peu importe le temps que cela doit prendre.

Il émane deux points communs entre The Brøken et le précédent Cashback : un bon et un mauvais. Le plus, c’est que Sean Ellis sait filmer des univers mentaux, des gens déconnectés d’une réalité, à la lisière de la fantasmagorie. Le moins, c’est que certains risquent de lui reprocher une propension à étirer un sujet de court métrage sans greffer d’enjeux dramatiques plus robustes voire consensuels. A chaque fois, ce cinéaste semble atteint du même mal : louper ses cibles de spectateurs. Avec ses accents potaches, Cashback avait tout d’un film pour les adolescents alors que sa mélancolie l’adressait à un public post-adolescent. The Brøken risque de souffrir du même malentendu : il aimerait stimuler les amateurs de fantastique mais manque d’accessibilité. Régulièrement, les scènes s’enchaînent comme une succession de rendez-vous manqués. L’intérêt réside toujours ailleurs, jamais là où on l’attend. Dans le flottement continu d’un rêve suspendu. Dans la beauté d’une séance d’hypnose où le spectateur a le temps de vivre chaque scène (ce qui arrive de moins en moins au cinéma). Disposées comme des balises réconfortantes, les références cinématographiques ne manquent pas (Crash, de David Cronenberg ; Beyond, de Lucio Fulci ; Poltergeist, de Tobe Hooper ; Possession, d’Andrzej Zulawski ; Dark Water, d’Hideo Nakata). Mais ce sont surtout les héritages de Edgar A. Poe et Baudelaire – toutes proportions gardées – qui provoquent le spleen contagieux de The Brøken, film de fusion beau et envoûtant, séduisant sans que l’on sache pourquoi. Sans doute parce que, jusque dans ses errements, il retrouve toujours en grâce ce qu’il risque de perdre en vigueur.

 

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