[CRITIQUE] SWIMMING POOL de François Ozon

Sarah Morton, auteur anglais de polars à succès, se rend en France dans le Lubéron, dans la maison de son éditeur, pour se reposer et travailler. Mais une nuit, Julie, la fille française de ce dernier, débarque dans la demeure et vient perturber la quiétude de la romancière…

L’introduction du film rappelle celle de Sous le sable dans lequel la même Charlotte Rampling incarnait une veuve qui n’arrivait pas à faire le deuil de son mari. Dans la première scène de Swimming Pool (celle du métro), une inconnue croise le regard de Sarah Morton. Cette dernière prétend ne pas être cette femme (l’écrivain), alors que c’est faux. En une simple séquence, on connaît la personnalité de Sarah : elle est à la fois froide, sèche et aigrie. Elle écrit des romans policiers palpitants et tortueux, mais se consacre uniquement à l’écriture et ne cherche aucune autre forme d’épanouissement qu’elle soit affective ou sexuelle. C’est principalement ce que va lui reprocher Julia, la fille extravertie de son éditeur, qui va débarquer un soir, en pleine nuit, pensant ne trouver personne dans cette maison esseulée du Lubéron. L’exposition, volontairement prosaïque, est consacrée à l’arrivée de Sarah dans la villa. Les scènes, étirées et silencieuses, laissent pourtant soupçonner des trésors d’ambiguïté sous la placidité ambiante.

Un peu à la manière du rat dans Sitcom, la piscine, élément central du film, est le lieu qui sert ici de révélateur des pulsions et des désirs refoulés. Swimming Pool est construit en trois parties : la première consiste à montrer l’adaptation de l’écrivain au paysage et à la maison ; la seconde sonde les relations entre les deux femmes ; et la dernière multiplie les situations étranges et les apparitions énigmatiques qui laissent à penser que tout n’est pas aussi calme qu’il n’y paraît. En ce qui concerne les deux protagonistes féminins, tout fonctionne sur le contraste : Morton s’enferme avec son ordinateur, déconnectée de la réalité, tandis que Julia est ouverte au monde, épicurienne, avenante et vive. Ces descriptions manichéennes (la « coincée » et la « bimbo ») servent à appuyer la complémentarité des deux personnages, dont la rencontre sera explosive puisque bénéfique pour chacune. Le cinéaste s’amuse à observer les rapports de force entre ces deux femmes qui, tour à tour, se disputent, se manipulent, s’aiment. Entre elles se tisse un lien indéfectible fondé sur un secret commun que le spectateur ne découvre explicitement que dans un épilogue surprenant, intensifié par une musique délicieusement lancinante et des images qui parcourent longtemps l’esprit après la projection.

Mais le sixième long de François Ozon ne se résume pas à un coup de théâtre final intelligent et plutôt complexe, qui laisse à penser que Sarah a retrouvé le goût de la vie et même le sourire (contrepoids avec la grise mine de la scène du train) grâce à Julia. L’intérêt de ce Swimming Pool réside ailleurs : du passage progressif de la banalité à l’angoisse. Cette gradation, aussi banale qu’elle puisse paraître, donne pourtant lieu à un thriller original et érotique, cérébral et drôle.

On peut faire économie de l’analyse mais les aficionados de la première heure, peut-être déçus par le pourtant excellent Huit Femmes, seront certainement ravis par les références sous-jacentes aux autres films du cinéaste et sensibles au fait qu’Ozon semble renouer avec l’atmosphère intrigante qui faisait le charme de ses premières fictions. Dans une scène, par exemple, Sarah expose ses seins en plein air de la même façon qu’Alice (Natacha Régnier) derrière une fenêtre dans Les Amants Criminels. Cette figure traduit une influence Bunuelienne évidente, qui est sur le point de devenir récurrente. Il y a également une scène de danse délirante sur de la musique techno dont la drôlerie évoque celles de Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, Une robe en été et Sitcom.

Swimming Pool apparaît comme une belle et cruelle rencontre entre Regarde la mer et Sous le Sable, deux œuvres dérangeantes qui préféraient les non-dits à la lourde démonstration. Cet exercice de style bénéficie aussi d’une interprétation en tous points remarquable : Ludivine Sagnier, excellente en fille frivole et sexy qui passe son temps à ramener des petits copains à la maison, et surtout Charlotte Rampling, parfaite, exceptionnelle en écrivain frustrée. La caméra d’Ozon magnifie les deux actrices : elle frôle les corps, les filme avec une sensualité extrême et laisse clairement apparaître la fascination de Sarah pour le beau corps de Julia, non pas parce qu’elle le désire sexuellement mais parce qu’elle aimerait le posséder. On est alors plus proche des fantasmes que de la simple homosexualité : Ozon fait nager cette fois-ci le script dans les eaux troubles d’une piscine qui possède son lot de mystères (qui sait, après tout, ce qu’on peut retrouver au fond de cette piscine?).

Ce n’est pas tout : Swimming Pool débouche sur une réflexion sur les affres de la création. Dans le film, Sarah choisit d’écrire un nouveau livre qui, selon les souhaits de son éditeur, devra déconcerter les critiques. On peut arguer que le cinéaste a dû trouver un écho dans ce que vit Sarah Morton, en panne sèche d’inspiration et d’idées neuves. Cela traduit-il l’angoisse d’Ozon de se cantonner dans un unique registre ? Doit-on voir en les peurs de Sarah, celles du cinéaste ? Est-ce pour cette raison qu’il est aussi prolixe ? Pour toujours avoir quelque chose à faire ? Par la peur de l’inactivité et du néant ? Quitte à faire des comparaisons, Swimming Pool rappellerait presque Storytelling, mise en abîme impressionnante de Todd Solondz dans lequel le cinéaste se mettait en scène à travers un documentariste minable qui profite de la médiocrité de ses personnages pour faire des films… Libre à chacun d’y voir ce qu’il veut mais qu’on ne réduise pas Swimming Pool à du simple égocentrisme.

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