Le suédois Malik Bendjelloul raconte une histoire qu’il aurait fallu inventer si elle n’existait pas. En l’occurrence, celle de Sixto Rodriguez, chanteur folk de Détroit, auteur de deux albums au début des années 70. Un génie maudit au parcours singulier qui a semé le mystère en se retirant de la scène musicale, avant de devenir sans le savoir une icône du mouvement contre l’Apartheid en Afrique du Sud et d’être accueilli comme un Dieu lors d’une tournée là-bas à la fin des années 1990. Ce documentaire, aux allures de « documenteur » façon « F For Fake », d’Orson Welles et « Forgotten Silver », de Peter Jackson, construit comme une enquête policière avec l’inévitable retournement de situation en milieu de parcours, est clairement divisé en deux parties : la première nourrie de fantasmes et axée sur le mystère Sixto Rodriguez, la seconde sur la renaissance dans tous les sens du terme de cet émule de Bob Dylan, passé pour mort.
Malik Bendjelloul, attentif aux interventions et jamais dans le didactisme, respecte à fond l’œuvre d’un artiste humble, discret et sensible, comme la mélancolie et la poésie industrielle inhérentes au folk. Au prime abord, on pourrait penser à une succession d’actes manqués et à un gâchis artistique considérable (et si Sixto Rodriguez avait signé d’autres albums ?). Mais la beauté de « Sugar Man », sa classe aussi, c’est précisément de distinguer l’homme de la légende, la réalité du mythe. De suggérer, rien que par la force des images voire de l’animation, qu’en ne connaissant pas les joies et les revers de la célébrité et en échappant aux producteurs ayant empoché le pactole à sa place, Sixto Rodriguez n’a rien manqué. Tout simplement parce qu’il avait l’essentiel (une famille aimante dans une petite maison du Michigan), qu’il est devenu un héros pour ses filles, qu’il a eu plusieurs vies en une seule (il s’est notamment présenté aux élections municipales) et que finalement il n’est pas passé à côté de la sienne.

