Auréolé du lion d’or à la dernière Mostra de Venise et très mal reçu par la critique, Somewhere ne mérite pas un tel opprobre. En apparence, Sofia Coppola refait Lost in translation avec une star de cinéma au bord du gouffre artistique, sentimental et existentiel qui attend son ange blond. En réalité, elle sait très bien ce qu’elle fait, partant des mêmes bases pour obtenir un résultat dissemblable. Pour commencer, la différence avec un acteur comme Bill Murray, c’est que Stephen Dorff n’a aucune arme, aucun masque de clown triste, aucune impassibilité. Son regard se pose partout, sans exprimer la moindre étincelle de vie. Le décalage tant recherché entre ce qui doit être montré et ce qui doit être laissé à la spéculation ne fonctionne plus, pour une simple et bonne raison : le personnage principal est en panne, en pleine gueule de bois Bukowskienne, fatigué de ressembler à des clichés, entouré de gens et pourtant si seul. Comme dans ses précédents films, Sofia réussit à cerner la « solitude peuplée », où les autres ne forment qu’une masse et une rumeur.
Celle qui a été blessée à vie par les critiques de son interprétation dans Le Parrain 3 continue de moquer le monde des médias et de rendre compte de l’exhibition des artistes, réduits à faire des photos sous l’égide d’attachés de presse falots et à répondre aux questions saugrenues de journalistes pendant les conférences de presse. Si on pouvait craindre une redondance plombante entre les duos (Bill Murray/Scarlett Johansson et Stephen Dorff/Elle Fanning), cette partie ne constitue pas l’élément central du récit, d’autant que l’affrontement se révèle plus ambiguë : ce n’est pas tant la rencontre de deux âmes esseulées, en flottement, dans un tumulte urbain où tous les secrets s’évanouissent, mais le regard triste d’une petite fille qui, malgré sa maturité, ne parvient pas à dire à son père la peur de le perdre à jamais. Sans en avoir l’air, Somewhere s’impose comme l’antithèse de Marie-Antoinette qui souffrait de trop-plein. En dépit de quelques facilités (une ouverture convenue et un dénouement décevant pour Coppola fille qui a toujours su conclure avec subtilité des histoires en apesanteur), ce petit film sur le vide abyssal touche par sa discrétion, son spleen, sa retenue, son suicide. Une grâce qui revient de loin.

