[CRITIQUE] SLEEPING BEAUTY de Julia Leigh

Au départ, il y a Les Belles endormies, un roman culte de Yasunari Kawabata dans lequel des nymphes assoupies par un puissant narcotique étaient contemplées par des mâles âgés et impuissants. A travers elles, ces derniers revoyaient toutes les femmes de leur vie. Le livre était écrit par un homme, mettait en opposition la beauté des jeunes corps vigoureux et la laideur physique de la vieillesse. Soutenue par Jane Campion, l’Australienne Julia Leigh propose dans Sleeping Beauty un point de vue féminin et presque complémentaire à travers une jeune poupée énigmatique (Emily Browning, parfaite) qui, en réaction à un monde aseptisé, utilise son corps comme arme sociale, balancé en pâture comme de la chair fraiche à des ogres pervers. A son contact, les vieux messieurs expriment des émotions différentes allant de la nostalgie à la douceur. Dans la scène la plus dérangeante du film, un client pervers torture le corps inerte de la princesse endormie qui le renvoie à sa propre mort. Les rituels érotiques sophistiqués s’enchaînent dans des tableaux magistralement composés où les principaux acteurs se déplacent comme des automates dans un musée de cire, donnant un dernier souffle de vie à des décors baroques.

Plus le film devient explicite dans la sexualité, plus il donne à voir ce qui se cache sous la surface reluisante, plus il révèle sa morbidité. A l’origine, Julia Leigh est écrivain et cela se ressent beaucoup. Plus fascinée par le fantastique que par le surréalisme, elle emprunte au cinéma de Luis Buñuel, en premier lieu à Belle de jour, et récite même un dispositif de mise en scène dans La voie Lactée où un personnage secondaire se lance dans un monologue face caméra et crée soudain une rupture abrupte dans la narration. Il y a quelque chose de beau, de ouaté et d’inquiétant dans ce conte pour adultes, rigoureusement construit comme un rêve comateux avec des boucles, des répétitions et des symboles. On peut s’amuser à comparer Sleeping Beauty à Sucker Punch, sorti en début d’année, dans lequel Emily Browning jouait déjà à la prostipute de luxe mais dans l’écrin d’un gros fantasme geek. Sans en avoir l’air, ils dispensent pourtant la même réflexion sur la sexualité virtuelle.

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