Too much beauf. Il a habité nos imaginaires par la puissance de son empire médiatique, son ascension fulgurante et sa capacité à survivre aux revers politiques et aux déboires judiciaires. Il a incarné pendant vingt ans le laboratoire de l’Europe et le triomphe absolu du modèle libéral après la chute du communisme. Entre déclin et intimité impossible, Silvio Berlusconi incarne une époque qui se cherche, désespérée d’être vide.
Sylvio Chaos. Et tout commence là : sur une paire de fesses rebondissant sur l’entrejambe d’un Riccardo Scamarcio cocaïné jusqu’aux yeux. En bas des reins de la jeune femme, la tête de Berlusconi tatouée. Générique. Une scène avant, un mouton mourrait de froid en entrant dans la villa ultra-climatisée de l’ancien président du conseil. Cocasse. Comme pour surréagir après l’ascèse de The Young Pope, Paolo Sorrentino se lâche, ose le mauvais goût, et même dans le cas présent, du «mauvais» mauvais goût. On se souvient, très ému, de l’introduction démente de La Grande Bellezza où le spectateur avait l’impression d’être littéralement bousculé dans une fête de la jet-set romaine, le tout sous les cloches dingo de Raffaella Carra. Le genre de scène qu’on pourrait voir jusqu’à en crever. Pour Loro, Sorrentino étire la même scène bruyante sur 2h40, mais sans l’ivresse. Plus laid, moins drôle, moins inspiré. Moins tout. L’idée est simple, annoncée par le carton d’intro : Loro ne cherche pas à être un semi-biopic crédible et réaliste, mais livre plutôt sa réalité, sa fiction. Ce qui importe c’est l’image renvoyée, le fantasme. Invisible durant une bonne heure, Berlusconi apparaît retiré du monde, travesti, triste clown qui n’épuise que sa propre femme. Nous sommes dans les années 2000 et la fin de sa carrière politique apparaît au loin. Pour résumer, Loro est un biopic de Berlusconi qui ressemble à l’Italie de Berlusconi: des bimbos à gogo, de la télé poubelle, des piscines, des villas de luxe. L’Italie comme un sourire de plastique, aussi faux que celui du concerné. On se rappelle bien sûr de films comme Showgirls ou Spring Breakers qui illustraient aussi l’ultra-vulgarité par l’ultra-vulgarité; mais, à ignorer la distance, à répéter ce qu’on a compris déjà un millier de fois, Sorentino se prend les pieds dans le tapis et embarrasse. Car quelque part, tout était déjà dit dans La Grande Bellezza. Au milieu d’un agaçant défilé de femmes-objets, Toni Servillo fait le job, souvent savoureux avec sa gueule sortie du musée Grevin, apparaissant parfois dans le champ comme un bouffon terrifiant. Dans un océan de drogues et de boobs coincé quelque part entre MTV et Marc Dorcel, le réalisateur de Youth essaye de se maintenir à flot avec des symboles Felliniens si gros comme des maisons qu’ils en perdent tout intérêt, des ordures explosant au milieu des ruines en passant par un Christ surgissant au milieu des décombres (la beauté dans la laideur ou inversement, tout ça…). Ce qui paraît moins sophistiqué et tapageur surnage, en particulier deux scènes de confrontations comme sait si bien les filmer Sorentinoche : une tentative de drague échouée («vous avez la même haleine que mon grand-père») renvoyant à la fuite perpétuelle de Papy Berlusconi contre la mort, et une dispute conjugale féroce avec une Elena Sofia Ricci époustouflante en épouse de l’ombre lassée (rappelons d’ailleurs que la vraie Madame Berlusconi, Veronica Lario, se faisait hacher menu dans la scène la plus gore de Ténèbres). Tout ça est quand même bien peu vu la durée de cette fresque vulgos d’ailleurs écourtée pour l’exploitation française (le film a été projeté en deux parties en Italie) : au moins on aura entendu Ketchup Song chanté par un pochtron de salle des fêtes…
JEREMIE MARCHETTI

