Dans les années 1990, John Woo avait réinventé l’esthétique du polar grâce à un mélange de sentimentalité exacerbée et de virtuosité formelle, inspirant une quantité d’imitateurs qui ont reproduit ses maniérismes jusqu’au plagiat. Son héritage a trouvé un aboutissement extrême avec John Wick, dont le succès inattendu a incité ses auteurs à exploiter la formule par la surenchère, au risque d’anesthésier le spectateur. Paradoxalement, Silent night semble avoir été conçu en réponse aux excès de John Wick, comme pour montrer que l’important n’est pas la quantité, mais la simplicité et le retour à une forme de réalisme qui rend crédible l’action du héros. C’est presque une démonstration de la vieille recette «less is more», toutes proportions gardées, sachant que John Woo ne fait pas dans la dentelle quand il envoie la purée.
Le thème est familier: un père de famille se transforme en punisseur après avoir perdu son fils le jour de Noël sous les feux croisés d’une bataille de gangs. Rendu muet à jamais par une balle tirée dans la gorge, il décide de se venger pour surmonter sa dépression. C’est là où intervient ce qui pourrait passer pour le gimmick du film, à savoir que tout ce qui suit sera sans paroles (ou presque). L’expérience est intéressante parce qu’au bout de très peu de temps, on ne s’en rend même plus compte, la fluidité de la narration démontrant l’inutilité des dialogues explicatifs. On a pu lire que c’était pour masquer les supposées lacunes de l’interprète principal Joel Kinnaman, mais l’objection ne tient pas: dans le rôle de celui que plus rien ne peut affecter, Kinnaman (qui était très bien dans le rôle du chauffeur de Nicolas Cage dans Sympathy for the devil) n’a rien à envier à – au hasard – Keanu Reeves. Sa «normalité» fait de lui le véhicule idéal du projet du film: rester à un niveau crédible, sans recours à des performances surhumaines. Et si son personnage s’avère particulièrement efficace et résistant, c’est parce qu’il a pris le temps de se préparer dans ce but. Pas seulement physiquement: il fait un vrai travail de détective pour connaître au maximum son adversaire, et choisir le meilleur moment pour frapper, incidemment le jour de Noël. Lorsqu’il se lâche, il utilise tout ce qu’il peut: ses poings, ses pieds, des armes blanches, sa voiture, qu’il a construite dans ce but, et bien sûr les armes à feu.
John Woo s’en sort avec les honneurs, même s’il utilise des motifs qui sont devenus monnaie courante, comme un shoot em up dans un escalier en plan séquence. Il a tourné au Mexique avec un budget serré et adapté son esthétique en conséquence, s’obligeant à travailler plutôt en retenue, là où autrefois, il multipliait les prises de vues pour construire les séquences au montage. Le résultat n’est pas comparable à ses réalisations des années 1990, mais à 77 ans, le cinéaste sait toujours filmer une scène d’action avec un sens très sûr de l’espace et du temps. Et il accorde toujours une grande importance aux scènes sentimentales, comme en témoigne celle qui conclut le film sur une note typiquement funeste. À voir comme un exercice d’ascèse de la part d’un maître autrefois réputé pour son exubérance. G.D.
| 28 décembre 2023 sur Amazon Prime Video | 1h 44min | Action, Thriller De John Woo | Par Robert Archer Lynn Avec Joel Kinnaman, Kid Cudi, Catalina Sandino Moreno |
