Mission 2. XVIIe siècle, deux prêtres jésuites se rendent au Japon pour retrouver leur mentor, le père Ferreira, disparu alors qu’il tentait de répandre les enseignements du catholicisme. Au terme d’un dangereux voyage, ils découvrent un pays où le christianisme est décrété illégal et ses fidèles persécutés. Ils devront mener dans la clandestinité cette quête périlleuse qui confrontera leur foi aux pires épreuves.
Ma foi, c’est réussi. Au départ, on ne comprend pas pourquoi Scorsese a décidé d’enchaîner sur Silence après avoir réalisé Le Loup de Wall Street (2013). Puis, on comprend très vite que le premier est l’antithèse radicale du second. Ils ont beau durer déraisonnablement (2h59 pour Le Loup de Wall Street; 2h41 pour Silence), ils proposent deux conceptions du monde opposées – d’un côté, une satire vociférante dans le temple de la spéculation financière; de l’autre, une épure où l’on réclame le silence.
Ceux qui pensent découvrir en ce nouveau Martin Scorsese une méditation dans la veine de Kundun(1998) risquent d’être déroutés. Ceux qui attendent une réponse blasphématoire à La Dernière Tentation du Christ (1988), aussi. S’il fallait trouver la définition exacte de Silence, il faudrait plutôt chercher du côté du Jardin des supplices d’Octave Mirbeau pour les descriptions horrifiantes des supplices et les considérations sur la cruauté humaine ainsi que sur la pulsion scopique. Mais aussi du côté de Kurosawa, maître-à-penser de Scorsese, pour la volonté de filmer les paysages nippons à la manière de tableaux somptueusement composés.
Ce qui fascine tant dans Silence, que bon nombre de cinéphiles jugeront à tort comme mineur dans la filmographie de Scorsese, c’est à quel point le beau et l’atroce cohabitent dans le même espace-temps. Ce qui résume le mieux cet oxymore, c’est la sophistication suprême des tortures. Rien de surprenant à ce que cette violence douce interpelle Scorsese; sa fascination rappelle d’ailleurs celle éprouvée par Georges Bataille devant le supplice chinois des Cent morceaux. De manière plus générale, on regarde ce Scorsese sous hypnose, avec cette impression que faire un cinéma aussi beau, aussi exigeant et aussi halluciné (toutes les scènes dans lesquelles joue Shinya Tsukamoto, notre ami réalisateur de Tetsuo, sont redoutablement physiques) coule de source. Et que cette beauté peut à tout moment disparaître.
La seule déconvenue sur ce coup, c’est le gros miscasting de Andrew Garfield qui cabotine pis que Nicolas Cage (que Scorsese avait d’ailleurs admirablement dirigé dans A tombeaux ouverts). Tout ce qui se passe autour de lui prend aux tripes mais les gros plans sur le visage du comédien grimaçant la souffrance, c’est too much. Même si l’on comprend que notre Andrew porte toute la détresse du monde sur les épaules. Même si, comme dans Salo ou les 120 journées de Sodome de Pier Paolo Pasolini, la part grotesque des rituels sadiques est pleinement assumée. Heureusement, même lorsque ça menace de se casser la figure, la conviction de Scorsese emporte le morceau. Plus que jamais, il avait besoin de faire ce film-là, cette adaptation du roman de Shusaku Endo publié en 1966, projet fantasmé pendant 20 ans. Devant pareil sacerdoce, tout devient très vite une question de vie ou de mort. Le Silence du titre, c’est évidemment celui de Dieu muet face à la souffrance des hommes plaintifs. Une présence divine que l’on croit percevoir dans les reflets, dans la nature belle et dangereuse. Que l’on appelle de toutes ses prières dans toutes les situations inhumaines et qui ne vient jamais. Un silence que l’on n’a jamais entendu aussi fort.


![[CRITIQUE] 11 MINUTES de Jerzy Skolimowski](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2018/11/11-minutes-1068x460.jpg)