[CRITIQUE] SHÉHÉRAZADE de Jean-Bernard Marlin

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Pas envie de se raconter des histoires. Zachary, 17 ans, sort de prison. Rejeté par sa mère, il traîne dans les quartiers populaires de Marseille. C’est là qu’il rencontre Shéhérazade…

L’ambiance chaude des rues marseillaises, pas vraiment raccord avec ce que nous sert quotidiennement France 3 en première partie de soirée. Pour l’instant, c’est une razzia sans ambages : triomphe à la dernière Semaine de la critique, prix Jean Vigo, triple récompense à Angoulême. On en viendrait presque à attendre la prochaine Cérémonie des César pour que les acteurs, sélectionnés après huit mois de casting sauvage, viennent récupérer une ou deux statuettes et débrailler le noeud pap’ trop serré du président Terzian.
Inspiré d’un fait divers, Shéhérazade bringuebale son héros tout juste sorti du pénitencier, Zachary, dans les rues chaudes de Marseille. En délicatesse avec sa mère et malmené par son entourage, le caïd de 17 balais s’entiche d’une jeune prostituée (celle qui donne son nom au film) après une virée sur le trottoir. Le garçon se transforme en talentueux proxénète, vite tempéré dans ses ardeurs par un épineux cas de conscience : celui d’accepter que sa douce se fasse trébucher par une tripotées de lascars dans des rez-de-chaussée à la limite du salubre.
« Moi, je respecte les filles, je respecte pas les putes » : arbitrages bien délicats entre le néo-amoureux et le chef de tribu par convention peu enclin aux sentiments, entre le maquereau protecteur et l’apprenti business-man cherchant à gagner sa croûte. Comme dans Sauvage, le terrain de jeu professionnel est à la fois ce qui forge et ce qui contredit les aspirations personnelles : au passage, ça en dit long sur l’inadéquation d’une génération au monde du travail actuel, avec des sabots moins visibles que bon nombre de films sociaux uniquement là pour illustrer les pages Idées de L’Obs (on caricature, mais vous voyez de quels films on veut parler).
Récit d’initiation trimballé entre Saint-Charles et le boulevard Sakakini (haut lieu de la prostitution dans la vraie vie), Shéhérazade s’évertue à rapatrier le romantisme dans ces no-go zones sacrifiées à la violence et aux caméras d’Enquête exclusive : aimer une fille, c’est déjà être un peu un canard, mais aimer une pute, ce n’est même pas concevable. Glock dans la poche, crack consommé au fond de la chambre et corps avachis sur le bitume : si le film n’évite pas certaines séquences attendues, il a au moins le mérite de réussir là où tant de polars monoculaires bien de chez nous se cassent trop souvent les dents. A savoir, accumuler les scènes coup de poing – parfois réussies – tout en négligeant mollement la trame amoureuse, ici habile moteur du récit.
Quelque part entre les borgate pasoliniennes et les rudiments du code d’honneur propres au film de gangster (Scarface est présent dès les premières minutes), le film élabore un pont bienvenu entre un naturalisme bien français et un cinéma d’action nocturne, quasi-mondialisé, qui carbure aux néons, feux rouges, et autres phares de voiture allumés même quand le bolide est éteint. L’éclairage solaire et agressif de Jonathan Ricquebourg, le chef-op de Mange tes morts (2014), restitue bien les peaux cramées de ces personnages trop vite consumés par les affaires d’adultes.
Si on nous avait dit qu’on serait charmés par un film dont l’acteur principal s’appelle Dylan Robert, on aurait signé direct. A février prochain, mon garçon.

GAUTIER ROOS

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