[CRITIQUE] SAUVAGE de Camille Vidal-Naquet

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Hustler white. Il s’appelle Léo. Ou peut-être pas. On ne sait pas. Le jour, la nuit, il traîne à l’orée des bois avec d’autres garçons. L’air de rien, torses nus ou pas, ils attendent les clients pour ensuite glisser quelques billets dans leur poche une fois l’acte consommé. Léo n’a pas vraiment de toit, mais réussit à en trouver un de temps en temps. Au pire, le trottoir servira de matelas, le caniveau de douche.

Le garçon sauvage. Oui, Sauvage a tout de la fable misérabiliste sur la prostitution masculine, thème sulfureux dont le cinéma a tiré généralement deux courants ; soit il faut dégoûter, soit il faut exciter. Sauvage a surpris son petit monde car il vaut mieux que ça. Son titre déjà, il le porte durablement et pleinement. Parce qu’on a la sensation de voir à la fois un film ET un personnage principal indomptés, imprévisibles. La démarche pourra paraître frustrante ou laborieuse, mais jamais le film n’explore les archives de sa fleur des rues. Ce qu’il était : mystère. Ce qu’il sera : point d’interrogation. Ce sera au spectateur de se retrouver, de se projeter. Sauvage est sauvage, car heurté, parfois drôlement dur, mais sans distance sadique (ou masochiste). On retrouve l’absence de jugement et la rage tranquille des films Hollandais de Paul Verhoeven ou des Nuits Fauves de Cyril Collard. Vrai/Faux film urbain qui apprend à respirer, qui attendrit au milieu des plaies.

C’est simple, Sauvage griffe autant qu’il caresse : des vieux homos réconfortés au coin de l’oreiller au jeune couple branchouille dégénéré (ce qui nous vaudra une scène à la limite du supportable), le panel évite les situations attendues, bien qu’on n’échappe pas au cliché du bourgeois sadien ou à celui du bel arabe violent «pas pédé». Des broutilles, parce qu’on oublie tout en voyant Felix Maritaud, qui s’offrait déjà deux séquences mémorables dans Un couteau dans le coeur (le rapport écrit à la bite et la pipe mortelle) : une vraie gueule comme on n’en voit plus dans le cinéma français, offrant son corps et ses odeurs à un personnage sur une corde raide constante. Le sexe fortement explicite, à la frontière du hard, creuse le rapport à la chair sans non plus s’y alanguir, faisant vivre un peu plus viscéralement cette odyssée de sueurs et de poils. Sa frontalité ne fera pas plaisir aux non avertis, alors que son secret est justement de valser entre le beau et le cru, comme cette incroyable séquence parallèle dans le cabinet médical. Bien sûr que Sauvage laisse des cicatrices, mais contourne aussi le rise & fall attendu, malgré des apparences trompeuses. Son épilogue poétique, apaisé mais qui fera l’honneur de passer comme déréglé aux yeux de la morale, confirme qu’on n’est pas là pour recevoir des leçons. Et ça, c’est chaos.

JÉRÉMIE MARCHETTI

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