Sur le papier, un projet comme celui de Samuel n’a pas l’air d’inventer l’eau chaude: le prisme de l’enfance par le biais du dessin (animé ou pas) a longtemps été une marotte des bacs à BD et/ou des chaînes hertziennes, comme pouvait l’attester les sagas de Titeuf, Cedric, Petit Spirou et autre Lou. Impossible de ne pas penser aussi à Riad Sattouf avec ces récents Cahiers d’Esther et L’arabe du futur. À cela, Samuel ajoute l’envie de brosser le portrait d’une génération très précise, en l’occurrence celle des trentenaires d’aujourd’hui, nés entre la cassure des années 90 et un peu avant le début des années 2000: c’était d’ailleurs le cas de la géniale série américaine Pen 15 qui nous ramenait dans un collège du début des années 2000.
Faussement minimaliste avec son format mini (21 épisodes d’à peu près trois minutes) et son dessin brusqué et sans sophistication, la série d’Émilie Tronche épouse quant à elle le point de vue d’un gosse de dix ans se lançant dans l’écriture d’un journal qui va couvrir son année de CM2 et son entrée en collège. Point de départ: Samuel tombe amoureux de la grande Julie et couche ses sentiments sur papier… Ce qui surprend très vite, c’est que malgré la nudité radicale du dessin, rien ne tombe dans le statisme gaguesque ou fainéant: une partie d’Épervier se change en moment épique, tout un épisode décrit un cauchemar absurde comme une épopée bizarroïde et romantique, et même un après-midi entre potes se change en clip. En un instant, l’action se déploie, la magie opère.
Pas si générationnel que ça à l’exception de quelques mignardises bien ciblées (les discussions sur MSN et les feuilles Diddle!), Samuel s’intéresse surtout à ce qui se passe dans la cour de récré, et tous les cœurs qui battent à en son sein, écartant les rituels familiaux de circonstance. L’entre-deux que constitue la pré-adolescence, ce petit pont avant la tempête, est contemplé dans tout son savant mélange de pureté et parfois de cruauté. Autour de passages inévitables (les fêtes de village, les vacances à la mer, la conscience de la mort, le premier baiser…), Samuel multiplie, et ce, malgré son temps limité, les moments suspendus avec une grâce majestueuse, fait naître une tension de rien, émeut profondément entre deux idioties de mômes. Loin de jouer là encore un simple rôle de capsule temporelle, la BO ratisse large (Abba croise Michel Jonasz, Ryuichi Sakamoto, William Sheller ou Giorgio Moroder, et on entend même le tube de l’été oublié de Carrapicho!) et passe par tous les états, s’abattant comme un point d’exclamation sur cette mini-fresque d’une douceur inestimable. En espérant d’ailleurs voir Samuel grandir davantage (visible sur Arte.tv) J.M.



