[CRITIQUE] RUBBER de Quentin Dupieux

Connu sous le pseudonyme «Mr. Oizo», Quentin Dupieux a connu un succès musical retentissant à la fin des années 90, sans nécessairement le chercher, avec Flat Beat qui a fait le tour du monde. Par la suite, il n’avait signé que quelques pubs et deux films – remarqués par quelques cinéphiles déviants : Non-Film, un moyen métrage et Steak, un long. Le premier était une tentative expérimentale consistant à se libérer d’un siècle de conventions narratives en répondant au titre (il s’agit d’un non-film); le second exploitait la présence des comiques Eric et Ramzy – avec leur consentement masochiste – pour dynamiter une comédie à base de surréalisme européen et de satire américaine, répondant également au titre (il n’y a aucun steak). Tourné aux Etats-Unis avec une Canon 5-D, Rubber ressemble à un mélange de ces deux tonalités avec d’un côté, l’histoire du pneu, tueur en série par l’esprit, qui s’acharne sur des bestioles ; et, de l’autre, celle de spectateurs passifs qui attendent le film avec leurs jumelles dans le désert, comme des vautours la gueule ouverte. Alors que les hommes sont chosifiés dans leurs archétypes, le pneu y est humanisé (son cœur bat pour une fille, son corps cède à des pulsions ou laisse des traces) et en même temps instrumentalisé comme Flat Eric. L’écorce du film, presque spectrale, est générée par le décor-fantôme, évoquant celui d’Almeria, en Espagne, où les westerns spaghettis des années 60 étaient tournés et dont les lieux servaient de parc d’attraction aux plus nostalgiques.

Au-delà du concept, il s’agit aussi d’une façon ouverte de contrarier les attentes d’un public de moins en moins curieux, avide de divertissement standardisé. A un moment donné, une dinde empoisonnée est balancée aux spectateurs et ces derniers tombent malade les uns après les autres. A l’arrivée, ce sont eux qui nourrissent le suspens, comme un décompte mortel, et deviennent le miroir, le reflet de ceux qui seront restés dans la salle de cinéma. C’est un sens de l’humour tordu (la parodie de la parodie) : il faut voir la manière dont ces spectateurs égarés se jettent sur la dinde et la dévorent avec avidité pour comprendre qu’il s’agit d’un clin d’œil aux zombies de Romero. D’autres références aux films d’horreur (Psychose, Massacre à la tronçonneuse) parsèment le récit et insistent sur la volonté de Dupieux de jouer avec la mythologie américaine entre ce qui est vrai et ce qui est faux. Peu probable qu’il réussisse à élargir son public. Mais ceux qui aiment sa poésie cynique – qui traduit le regret de Dupieux de ne pas avoir vécu dans les années 70 pour faire du cinéma, à une époque «libre» – et verront au-delà de l’argument farfelu se réjouiront qu’un cinéma aussi radical, aussi peu formaté, existe encore, envers et contre tous.

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