« Rimini » de Ulrich Seidl: portrait riche en décorum, en excès et en pathos, d’un loser magnifique

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En Italie, dans une station balnéaire de la côte Adriatique, un vieux crooner autrichien, Richie Bravo (Michael Thomas) survit en poussant la chansonnette dans des succursales perdues face à un public âgé, quand il n’est pas gigolo occasionnel auprès de la gent féminine. Entre mélodies kitsch, verres de kir et cigarettes, notre vieux bonhomme verra sa routine chamboulée lorsque débarque Tessa, sa fille qu’il n’a pas vu depuis des années et qui, faute d’anciennes pensions impayées, lui demande des comptes désormais…

Ulrich Seidl, cinéaste autrichien connu pour ses documentaires achtung achtung et sa trilogie Paradis (Paradis: Amour, Paradis: Foi, Paradis: Espoir), variation fictive autour de trois personnages, n’en finit pas de brosser des portraits dont la solitude se couple d’un regard mordant, voire provocateur. Second volet d’un diptyque après Sparta (qui se concentrait sur le frère de Richie), Rimini ne fait pas exception. Imaginez un Big Lebowski autrichien dans une intrigue rappelant The Wrestler de Darren Aronofsky et dont le job serait l’introduction de Calvaire-fait-film… Tout un programme.

Le larron dont il est question ici n’est autre qu’une variation du loser magnifique.
Capturant son personnage dans une approche naturaliste dont Seidl a le secret, le film est anti-spectaculaire au possible. Un portrait morne d’une solitude peinant à joindre les deux bouts, déambulant le long de rivages incertains, d’hôtels en hôtels miteux. L’image prend la forme de cadres fermés aux compositions étudiées. L’environnement dépeint n’est qu’un reflet du personnage. Que cette station balnéaire soit hors saison ou qu’elle appartienne à une époque révolue, de même l’est notre héros.

Le passé est derrière soi, mais pourtant omniprésent. Pour survivre, Richie capitalisera sur sa gloire d’antan, sur l’image sirupeuse qu’il s’est construite et dont il ne peut se défaire. Elvis de seconde zone, Casanova de bas étage que les excès ont usé jusqu’à la moelle, notre héros caracole, joue de son charme suranné pour espérer séduire, assouvir ses passions tristes. Sauver les apparences pour se préserver… quitte à en payer le prix. Une attitude clinquante qui jure avec le monde alentour, à l’image des néons kitchs et pullulant des standings contrastant avec le camaïeu gris des façades extérieures. Filmé comme un désert impersonnel, vide et sans âme, cet environnement abrite néanmoins une population invisible: des réfugiés s’amassant en grappe dans les angles et les recoins. Quel meilleur choix que ces lieux désaffectés, ces zones périphériques pour filmer les « asociaux »?

Tout au long de sa filmographie, Seidl vouera une fascination pour les gens hors normes, les invisibles. Freaks modernes dont l’étrangeté s’illustre par des comportements déviants, des manies dérangeantes ou un mode de vie simplement chaos. C’est la voisine plus crapaud que grenouille de bénitier dans Paradis: foi (2012) ou bien ces propriétaires beaucoup trop gaga de leurs bêtes dans Animal Love (1995). Que révèlent ces portraits atypiques cependant? Dans Rimini, notre héros fatigué se rend dans une maison de retraite pour voir son père (Hans-Michael Rehberg, pour son dernier rôle au cinéma), le conduisant en fauteuil roulant lorsque ce dernier fredonne d’anciens chants fascistes. Pour éviter de s’afficher, le fils chantonne un ton au-dessus. Tout le message du film est posé. Chanter pour couvrir la laideur, tant bien que mal.

C’est précisément parce qu’il filme Richie et les autres personnages avec intransigeance, sans les juger, que le cinéaste nous dévoile leurs failles, fasciné par ces trajectoires tragi-comiques… et terriblement humaines. Trouver de la poésie, du moins, une compréhension dans le pathos. Voilà le défi que nous lance Ulrich Seidl. Et c’est cela qu’on aime. Ce regard tout en nuances et loin d’être complaisant. M.S.

23 novembre 2022 en salle / 1h 56min / Autriche, Allemagne, France / Comédie, drame
De Ulrich Seidl
Par Ulrich Seidl et Veronika Franz
Avec Michael Thomas, Tessa Göttlicher,
Hans-Michael Rehberg, Claudia Martini

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