BLC Une hôtesse de l’air de compagnie low-cost sillonne à peu près tous les recoins d’Europe. Elle est jouée par Adèle Exarchopoulos et se prénomme Cassandre. Elle est l’incarnation de ce que peut produire de plus emblématique la fameuse société liquide: un job qui ne lui offre aucun point d’ancrage, où les qualités premières sont l’adaptabilité et la disponibilité (les deux mamelles de la start-up nation) et une vie sentimentale qui navigue entre plans Tinder bien furtifs installés aux quatre coins du Vieux Continent.
Vous n’aimez pas le cinéma français? Vous n’aimez pas Adèle Exarchopoulos? Allez vous faire foutre! Entre sessions «30 secondes obligatoires de smiley», impératifs de performance intempestifs (les fameux KPI que les élèves d’écoles de com connaissent mieux que quiconque) et évaluations panoptiques des petits camarades déclinées en petites étoiles faussement friendly, le film éclaire (fort justement) les conditions des jeunes travailleurs d’aujourd’hui, biberonnés aux bullshit ou aux shitty jobs, c’est au choix. Conditions qui se doublent ici d’injonctions à la beauté et de bonne présentation imposée au forceps: on réclame de nos hôtesses qu’elles soient des présentoirs, où le job consiste explicitement à ensevelir sous un sourire all bright «toute émotion». Quand des manifestants syndiqués cherchent à alerter nos travailleuses en transit perpétuel, voilà la réponse froide que ces dernières leur opposent: «Je n’ai pas le temps pour la révolution».
Vu depuis une lunette marxiste, le propos du film est totalement déprimant, et c’est là où Rien à foutre vise plus loin que son titre festif: il ne s’agit pas ici d’indifférence, mais de renoncement d’une entière génération à défendre son niveau de vie et à nourrir les rêves (attention jeu de mots) d’élévation de leurs aînés. Le bilinguisme d’aéroport prend ici des contours effrayants, d’autant plus que notre héroïne miroite un ailleurs factice et réconfortant promis par son fil Instagram, où elle jalouse les hôtesses des compagnies type Emirates, grosses structures qui masquent probablement beaucoup mieux des conditions de travail pas forcément enviables. Sur cet univers du faux, sur ce portrait d’une génération la tête dans les nuages, mais aussi sur ce que ce robinet d’images touristiques peut produire d’éminemment désirable façon Spring breakers, nos deux cinéastes sont très forts.
Le portrait d’une famille, elle aussi, soumise aux intempéries du changement (Cassandre a perdu sa mère dans un accident de voiture et doit reprendre contact avec un père distant) a, lui aussi, quelque chose d’éminemment élégant. Mais le film, dont les deux auteurs affirment qu’il ne doit prendre aucune direction préétablie, manque peut-être de variations de rythme, d’amplitudes dramatiques, pour nous toucher pleinement: cette structure morcelée (c’est le thème du film, les loulous) en mettra certains à distance. On n’enlèvera rien à la perf d’Adèle, dont notre Charles Tesson estime que c’est son meilleur rôle. G.R.
> Le film était présenté à la Semaine de la Critique 2021, derniere édition de Charles Tesson comme délégué général, que nous avions interviewé à cette occasion.
