« Reality » de Tina Satter: bonne surprise de l’été au cinéma

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Comme l’on déguste parfois à la fin du mois d’août ces fruits d’été boudés deux mois durant, certaines belles surprises estivales se rattrapent en cette saison avec plaisir, scrutant le ciel chargé d’automne au loin tout au fond de son siège de cinéma. De fait, Reality est bien un film d’été. Prenant place quasi intégralement dans la résidence de Reality Winner (Sydney Sweeney), quelque part dans la banlieue de la ville américaine d’Augusta, la réalisatrice Tina Satter réussit la transformation de sa pièce Is this a room ? en matière filmique en laissant vivre ce lieu, sa chaleur, le vent dans les arbres, le temps changeant d’une après midi de juin, les animaux qui peuplent la vie quotidienne de la jeune Reality, une traductrice travaillant à la transcription de documents confidentiels pour l’armée américaine. En rentrant chez elle le 3 juin 2017, deux agents du FBI, habillés en civil, l’attendent avec une autorisation de perquisition de son domicile. L’interrogatoire qui s’ensuit à son domicile, véritable jeu de dupes dans lequel il est longtemps difficile de déterminer qui des policiers ou de la suspecte joue le plus finement sa partie, devient rapidement harassant.

La grande force de ce premier long métrage provient d’abord dans sa manière de positionner son point de vue. Tiré intégralement d’une transcription écrite et orale que le FBI a enregistré cet après-midi-là, le film ne prend, dans sa majeure partie du moins, aucun autre point de vue que celui du rapport. Froid, clinique, celui-ci apparaît régulièrement à l’écran sous la forme d’une bande sonore d’enregistrement ou d’un texte tapé en temps réel par un auteur anonyme. Reality est ainsi d’abord un film sur l’envers d’une réalité, sur ce que l’on ne voit pas; les personnages sont des voix, des mots, comme pris tout entier dans cette enquête qui se rédige alors même qu’elle est en cours. Le petit vertige du film réside alors dans ce texte et son interprétation: ainsi incarné à l’écran par des acteurs, cette matière qui est pourtant sur le papier la plus vraie que l’on puisse trouver, sonne anormalement fausse. Pourquoi les agents s’intéressent-ils autant au chien de la suspecte? Pourquoi un des deux hommes tousse-t-il ainsi? Que cache vraiment cette pièce sordide au fond de la maison de Reality?

Le spectateur, incapable de déterminer l’objet de l’interrogatoire pendant plus de la moitié du film, se met ainsi à essayer de déchiffrer chaque remarque anodine, chaque signe ou mimique qui pourrait le mettre sur la voie. Habitué qu’il est à saisir au vol des indices dans un thriller, il se perd dans cette longue conversation jusqu’à douter de tout. Suspecte et policiers jouent un jeu, mais lequel exactement? Si cette question de l’interprétation d’un rôle est, au sein d’un protocole d’interrogatoire en lui-même très théâtral, passionnante, le film parvient à dépasser ce simple objet de film-théâtre grâce à une mise en scène subtile, embrassant entièrement le statut du rapport dont il est issu.

Ainsi, texte et image se répondent jusque dans les passages barrés au noir dans le document officiel, provoquant dans la diégèse du film la disparition pure et simple des personnages pendant quelques instants. Dans les arcanes du bureau du FBI, la retranscription du réel est une fiction. Une rature équivaut à l’anéantissement d’une parole. Cet écart terrifiant est formidablement bien rendu, avant que le film ne fasse évoluer de façon cathartique cette mécanique par une astuce de mise en scène que l’on vous laissera le soin de découvrir. Le ciel est encore bleu, le film est toujours en salles: la réalité ne vous a pas encore rattrapé, dépêchez-vous. T.R.

16 août 2023 en salle / 1h 22min / Thriller, Drame, Biopic
De Tina Satter
Scn Tina Satter, James Paul Dallas
Avec Sydney Sweeney, Josh Hamilton, Marchant Davis

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