Qui aurait cru que Robert De Niro reviendrait en excellente forme en tant que réalisateur treize ans après son lointain Il était une fois dans le Bronx ? Pas nous. D’ailleurs, au départ, on n’y croyait pas avec sa durée rédhibitoire (presque trois heures) et son sujet prétexte pour décliner de l’académisme à Oscar. Et pourtant, il s’agit contre toute attente d’une réussite produite par tonton Coppola où De Niro refuse de céder aux facilités consensuelles de l’espionnage pour édifier une œuvre captivante, névrotique et audacieuse où la lenteur ici synonyme d’exigence et de rigueur est un prix à payer.
Il y a plus de dix ans, on découvrait que Robert De Niro avait un talent assuré pour raconter des histoires complexes. Et il était temps qu’il revienne nous en raconter une nouvelle. Celle-ci n’a pas été choisie ni écrite de mains légères (celles de Eric Roth, scénariste émérite de Munich). Sur le papier, elle raconte les balbutiements de la CIA durant la seconde guerre mondiale à travers le parcours torturé de Edward Wilson, l’un de ses premiers agents. Une histoire inspirée de la vraie vie du fondateur de la CIA (James Jesus Angleton) recruté pareillement à la sortie de Yales qui traite en creux des sujets chers à Bob (la foi en l’Amérique, le vernis craquelant d’un pays fantasmé et phagocyté). A défaut d’être totalement indiscutable (deux trois invraisemblances se chamaillent dans les méandres du récit), elle est suffisamment substantielle et captivante pour être fragmentée en plusieurs épisodes. Telle quelle, on pourrait la regarder avec la même passion qu’une série fleuve où le spectateur, nullement logé aux abonnés absents, fait partie intégrante d’un récit dense, fluide et hélas aride où il doit recoller les morceaux tout seul comme un grand.
Le fil conducteur de ce bon récit d’espionnage où les informations circulent à l’écran et dans le ciboulot repose sur un McGuffin que l’on découvre au début et dont on comprendra la totale signification qu’à la toute fin. Point barre. Entre temps, écheveaux sentimentaux, traquenards ourdis, atmosphère délétère. Robert De Niro donne l’impression de réciter une grammaire cinématographique déjà acquise par des metteurs en scène au moins aussi doués que lui. La bonne nouvelle, c’est qu’il montre justement – et c’est peut-être là son audace – que les vieilles recettes d’antan ne sont point caduques et qu’il ne suffit pas de faire trembler la caméra pour que l’on ait la sensation de pénétrer dans l’esprit d’un homme. Grossièrement, on peut apparenter ça à du Ron Howard sans la démonstration pataude, qui se permet de temps en temps de vrais éclats dans des séquences a priori anodines et inversement (voir la triste histoire du fiston pas bien dans ses baskets). Dommage donc que Raisons d’Etat sorte en plein milieu de l’été : il est si sombre et triste qu’il risque de décourager le plus cinéphile des vacanciers. Dommage aussi que De Niro à l’inverse de son jeune collègue David Fincher, ait jugé bon de briser la linéarité d’une histoire à la durée intimidante et d’user de flash-backs et flash-forwards pour créer une dynamique un peu vaine. Le contenu est suffisamment passionnant pour passionner tout court, sans artifices.
La force du film lent et décharné comme s’il plongeait dans un esprit malade réside moins dans sa progression scénaristique (certains n’hésiteront pas à dire schématique) que dans son atmosphère torve durablement installée autour du personnage principal, homme silencieux et taciturne, sans la moindre attache paternelle mais entouré d’hommes de l’ombre, qui « était aussi peu là » que le Billy Bob Thornton du The Barber, des frères Coen. Sa vie schizophrène n’est constituée que de secrets et de mensonges qui s’expriment au détriment de son épanouissement perso et de celui de sa famille triturée de l’intérieur par des angoisses qu’elle ignore. L’allégorie politique avec ses soubresauts historiques (la baie des cochons, la seconde guerre mondiale, la guerre froide), signifiés et délimités par des images d’archive, ne plombe guère l’acuité du portrait individuel gangrené par le climat suspicieux de l’époque. A défaut de montrer les répercussions géopolitiques de la CIA, le résultat s’attache à l’humain, aux détails simples, au minimalisme. Le parti-pris est à la fois déroutant et stimulant. Gris comme l’ambiguïté des personnages qui annihilent tout fieffé manichéisme.
Matt Damon au même titre que sa camarade Angelina Jolie ont la bonne idée de remiser au placard tout débordement cabot et toute perf ostentatoire. La mise en scène appliquée et solide assure sans esbroufe la tonalité paranoïaque. Sans lever le pied sur la dramatisation, Robert De Niro, entouré d’une équipe solide (Robert Richardson, chef-opérateur du tonnerre habitué d’Oliver Stone, qui manie l’ombre et la lumière des turpitudes) refuse de tomber dans les filets manipulateurs. Si les personnages se manipulent entre eux, le spectateur, lui, ne doit pas avoir la sensation d’être floués. Auquel cas ce serait un échec. Le casting aussi inquiétant qu’excellent (Alec Baldwin, Billy Crudup, John Turturro, Michael Gambon, William Hurt et last but not least Joe Pesci) donne un surplus d’angoisse. Au même titre que l’histoire secondaire sur les amours compliquées de Edward-Matt Damon servent à apporter un contrepoint idéal. Un peu d’émotion dans cet univers fliqué, terne et rigide comme la loi.
A ce titre, la passade avec une demoiselle sourde (Tammy Blanchard, frêle et chaleureuse) est déchirante parce qu’elle restera comme l’un des échecs majeurs du protagoniste. A son contact, il parvient à combattre ses propres démons. Alors, résultat ? Plutôt impressionnant. Un divertissement de qualité où le temps est long et la lenteur indispensable pour faire la paix avec soi-même. Une fiction rigoureuse et exigeante dans le meilleur sens du terme qui renvoie au Frankenheimer des années 60-70 et ses films policiers taillés au rasoir où le teint noir lui allait si bien. Si tout semble perdu pour Bob devant la caméra, celui qui se planque derrière se révèle infiniment plus stimulant.

