« Portraits fantômes » de Kleber Mendonça Filho: une célébration de l’art face à l’horreur du réel

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Dans le cinquième long-métrage de Kleber Mendonça Filho, qui marque son retour au documentaire après trois fictions, on peut entendre la phrase suivante: « Les films de fiction sont les meilleurs documentaires ». À l’exception de Bacurau, co-réalisé avec son chef opérateur Juliano Dornelles, qui tenait davantage du western post apocalyptique à la Mad Max, les films de Kleber Mendonça Filho confirmaient déjà cette maxime. Les Bruits de Recife, puis Aquarius, dressaient le portrait d’une métropole brésilienne, en l’occurrence Recife, en y exhumant également les souvenirs scellés sous le bitume. Pourquoi dans ce cas revenir au documentaire? Peut-être tout simplement parce que Portraits Fantômes inverse la formule, ou plutôt l’altère, pour rappeler qu’entre fictions et documentaires, il n’y qu’une frontière très poreuse qui s’appelle le cinéma.

Portraits Fantômes est le fruit de plusieurs intentions du cinéaste, qui souhaitait dans un premier temps réaliser un film sur l’appartement dans lequel il a grandi à partir d’archives constituées sur 30 ans. C’est dans cet appartement, qui a subi de nombreuses transformations au fil du temps, que Kleber Mendonça Filho a filmé ses premières images, puis ses premiers courts-métrages, jusqu’à l’intégrer, lui et le voisinage, dans Les Bruits de Recife. Ce matériau autobiographique constitue le point de départ du documentaire découpé en trois parties. Les deux autres parties sont issues des recherches effectuées par le réalisateur sur le centre-ville de Recife, et plus particulièrement ses salles de cinémas, aujourd’hui presque toutes fermées, ou bien transformées en centres commerciaux ou églises évangéliques. De même que pour son appartement, Kleber Mendonça Filho se base également sur des travaux vieux de trente ans: un documentaire d’étudiant sur le cinéma Art Palacio avant sa fermeture définitive, et sur son projectionniste, Alessandro.

Comme son titre l’indique, le film chasse donc des fantômes. Ceux du réalisateur, mais également ceux de Recife, et quelque part ceux du cinéma et du Brésil tout entier. Portraits Fantômes est un puzzle d’images, de formes et qualités diverses (photographies, vidéos, plans de films, noir et blanc, super 16, etc.), qui se recompose devant nos yeux, au fur et à mesure, sans que jamais Kleber Mendonça Filho n’y parvienne véritablement. Car comme l’appartement, la métropole de Recife est un lieu de mutations, parfois radicales, comme ses tours érigées en pleine zone pavillonnaire. Ou bien comme ses barrières, enclos ou postes de sécurité qui viennent s’ajouter et envahir l’espace comme des greffons organiques. La métaphore de l’organisme attaqué par des tumeurs qui est faite par le réalisateur pour parler de la création d’un centre commercial dans les entrailles d’un cinéma abandonné, pourrait s’appliquer à la ville toute entière. Après les fantômes, le body horror!

Kleber Mendonça Filho ne s’arrête pas là, et par un twist inattendu propulse Portraits Fantômes dans le sous-genre du film de nazi. À travers ces recherches, il a découvert que l’Art Palacio a été fondé par la UFA pour servir de lieu d’exploitation de films de propagande nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. Une histoire secrète, enfouie dans le temps, derrière les écriteaux des devantures de cinéma et leurs affiches. De l’horreur cinématographique à l’horreur de la grande Histoire, qui ravive les accointances du Brésil avec le fascisme. Un souvenir à la fois lointain (la dictature militaire des années 60-80) et proche, après sept ans d’un régime d’extrême droite répressif (les gouvernements de Temer et Bolsonaro), notamment pour la culture et le cinéma.

Voyage dans les fêlures du temps, Portraits Fantômes reste toutefois teinté d’une mélancolie tranquille et douce, cette saudade qu’on envie tant aux brésiliens. Après la sauvagerie de Bacurau, le cinéma de Kleber Mendonça Filho réapparaît plus apaisé. Peut-être parce que le film nous vient après la victoire de la gauche et l’échec de la réinvestiture du sinistre Bolsonaro. Et plutôt qu’aux images de liesse dans les cinémas d’antan, qu’on a pu voir cette année dans Babylon ou The Fabelmans, le cinéaste préfère filmer le présent avec le public rêveur de la dernière des salles encore debout dans le centre-ville de Recife: le Sao Luiz. Avant un épilogue fantastique et joueur où Kleber Mendonça Filho se met en scène comme client d’un chauffeur de taxi capable de se rendre invisible. Un pouvoir aussi extraordinaire qu’inutile, mais qui se caractérise par un état d’entre deux, à la fois présent et absent, réel et imaginaire, fictif et documentaire, comme le cinéma si précieux de Kleber Mendonça Filho. M.B.

1 novembre 2023 en salle / 1h 33min / Documentaire
De Kleber Mendonça Filho
Avec Kleber Mendonça Filho
Titre original Retratos Fantasmas

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