Persécution est un film assez dérangeant, et on le comprend dès la première scène (une agression dans une rame de métro). Mais, au-delà du caractère un peu aride – la marque de fabrique de Chéreau chez qui rien ne se donne facilement -, il faudrait mettre en avant son ardente fragilité, sa nécessité d’aimer malgré tout pour survivre. Un peu à l’image du personnage principal – Daniel (Romain Duris), héros Dostoïevskien, âme pure dans un univers corrompu hantée par le double – qui pense, communique et agit aux antipodes du scepticisme (toute vérité est bonne à dire). Cette manière intransigeante d’envisager le monde et de tester la résistance des relations humaines est aussi la première responsable de son intolérance au bonheur. Ceux qui s’épuisent autour de lui ne comprennent pas toujours et préfèrent prendre la distance nécessaire pour ne pas trop souffrir.
Dans Persécution, Chéreau renoue avec un cinéma à la fois physique et métaphysique, où la frénésie stylistique traduit autant l’agitation des personnages que la pulsion dévastatrice, l’abandon de soi et l’urgence du désir brut – un inconnu offre son corps décharné à celui qui en veut encore. Le postulat (la persécution d’un homme par un autre) part d’une histoire que le cinéaste a lui-même vécue et qu’il a modelée pour les besoins de la fiction. Comme dans Intimité, déjà coscénarisé par Anne-Louise Trividic, on peut y cerner les contours d’un malentendu d’amour dans lequel des figures insaisissables se consument et la situation se renverse à mi-parcours, comme dans un thriller identitaire (le persécuteur devient persécuté). Cet enjeu dramatique autour d’un thème complexe se joue à fleur de peau, dans le magma urbain de la mégapole – Paris après le grouillement londonien de Intimité – où chacun cherche du chaud dans le froid.
On peut penser à un cousin lointain de L’autre, cosigné par un autre Trividic, pour le climat cafardeux entre fantasme et réalité, coincé dans un tunnel entre les monologues du coeur et la grisaille du quotidien. Les dialogues, aussi cruels que verbeux, appellent la violence psychologique des démons intérieurs et peuvent parfois plomber l’intensité du récit. Mais, dans cet écrin tourmenté, Chéreau rappelle ses immenses qualités de directeur d’acteurs. Naguère tête d’affiche et ado paumé hurlant son amour à une épave égoïste dans L’homme blessé (1983), Anglade n’est plus qu’un fantôme d’amour, un fantasme vieillissant dont on continue d’entendre au loin les pleurs et les murmures de désolation masochiste. Désormais, Chéreau est amoureux de Duris, incarnation du mec contemporain qui creuse sa sensibilité de film en expérience. Mais il est moins dupe qu’avant : il sait trop bien que l’amour étreint lorsqu’il n’est pas partagé.

