Sur les plages du Kenya, on les appelle les « sugar mamas », ces Européennes grâce auxquelles, contre un peu d‘amour, les jeunes Africains assurent leur subsistance. Teresa, une Autrichienne quinquagénaire et mère d’une fille pubère, passe ses vacances dans ce paradis exotique. Elle recherche l’amour mais, passant d’un « beachboy » à l’autre et allant ainsi de déception en déception, elle doit bientôt se rendre à l’évidence : sur les plages du Kenya, l’amour est un produit qui se vend.
Après Dog Days et Import/Export, ses deux précédents longs métrages, Ulrich Seidl conforte sa réputation d’artiste qui force les portes et continue de faire des films qui mordent. Au-delà de cette façade tapageuse, il en existe une autre, plus discrète, celle d’un humaniste exigeant doté d’un flair particulier pour trouver des sujets capables de provoquer non pas des réactions scandalisées mais des réflexions inédites et stimulantes. Il risque une nouvelle fois de froisser les bien-pensants avec cette trilogie ironiquement intitulée «Paradis» dans laquelle trois personnages féminins de tout âge espèrent sincèrement changer de condition et échouent à atteindre leur but. Dans ce premier volet, intitulé «Amour», une Autrichienne au corps flasque et au rire tonitruant rêve du prince charmant, si possible jeune et attentionné, et se laisse prendre au piège du tourisme sexuel au Kenya, dans un climat de moiteur turpide et des paysages tellement sublimes qu’ils ne peuvent qu’encourager les mirages. L’excitation des premiers jours se mue progressivement en souffrance atroce parce qu’elle a cru aux déclarations de ses soupirants courtisans et que la solitude est encore plus forte là-bas que dans son pays. Le ton n’en reste pas moins dérangeant car Seidl touche à différents tabous (le désir marchand dans les pays pauvres, l’homme noir comme esclave sexuel, la sexualité des vieux) et n’a peur de rien, provoquant d’inévitables oppositions : femmes blanches/hommes noirs, hémisphère nord/hémisphère sud, sexualité abondante/sécheresse du cœur.
Ce n’est pas la première fois que le cinéaste traite des rapports entre le sexe et la loi (Animal Love) et tend à montrer que la morale est une affaire relative variant en fonction de la culture. Pour autant, il ne perd pas son temps en moralisation convenue ou en dénonciation des évidences. Il traite son sujet de prédilection (la misère sexuelle et affective) avec moins de misandrie et de misanthropie qu’à l’accoutumée – son héroïne en manque connaît quand même un moment de lucidité salvatrice. Avant de réaliser des fictions, Seidl a été documentariste et brouillait constamment les pistes entre le vrai et le faux (il a toujours considéré ses documentaires comme des fictions et ses fictions comme des documentaires). Une fois encore, on est à la lisière du documentaire : certaines séquences notamment les plus chaudes semblent totalement improvisées mais cette impression fugace est rapidement contredite par les plans rigoureusement composés. Certains sont même éblouissants comme lorsque les Autrichiennes crament sur des transats et que, debout, face à elles, des prédateurs lubriques les attendent. Et si sa mise en scène peut sembler insupportable de froideur, elle provoque à force d’insistance un dégoût et une tristesse bien plus efficaces que l’émotion superficielle que Seidl aurait atteinte en jouant la carte plus convenue et plus confortable de la pudeur hypocrite et compatissante. On attend de découvrir les deux autres films de la trilogie. Mais s’ils sont du même niveau, Seidl promet de frapper très fort en cette période de standardisation et de politiquement correct.

