Dans le cinéma d’animation au Japon, Satoshi Kon est une sacrée exception qui se distingue singulièrement des Mamoru Oshii, Katsuhiro Otomo, Rintaro et consorts qui sont régulièrement portés au pinacle dans le monde entier. Son style entre esthétisme barré et références cinéphiles transcende les canons habituels du genre mais sa thématique n’est pas accessible, même si les questionnements métaphysiques délicieusement abscons de Oshii ne le sont pas davantage. On a surtout commencé à repérer son (étonnant) boulot dès 1995 lorsqu’il a supervisé les décors de Magnetic Rose dans le formidable Memories. Cette mésestimation du cinéaste va de pair avec le mépris de ses œuvres : Perfect Blue a gagné sa réputation de film culte au fil des années, surtout lorsque des cinéastes comme Darren Aronofsky sur Requiem for a dream n’ont pas hésité à le citer comme source d’inspiration majeure en reprenant notamment la scène où Jennifer Connelly hurle dans son bain (contre plongée identique). Après le direct-to-dvd de Millenium Actress, sa relecture de Boulevard du Crépuscule de Billy Wilder, et Tokyo Godfathers, son conte de Noël, qui, malgré leurs défauts, ne méritaient pas de traitement aussi catégorique, la sortie de Paprika, sa seconde adaptation de roman après Perfect Blue, semble être la bonne occasion pour que les spectateurs Hexagonaux reconnaissent enfin son talent indiscutable d’autant que sa mini-série Paranoïa Agent peine à s’imposer sur les ondes cathodiques. Bonne nouvelle : le dernier Satoshi Kon est une merveille et surtout le meilleur opus de son auteur. Après la reconnaissance d’une sélection au festival de Venise, on attend celle des spectateurs.
En surface, le mot d’ordre de Paprika est simple : se laisser envoûter par les images. En profondeur, ce genre d’exercice relève du délice : tout ici est viscéral, visuel, débridé, fou, drôle, mélancolique, inquiétant, torve. Et plein d’autres adjectifs de ce genre qui peinent à qualifier cet objet filmique qui s’affranchit de tout repère pour basculer dans la quatrième dimension. Il y a de fortes chances que Paprika parle davantage à ceux qui préfèrent Perfect Blue à Tokyo Godfathers. Dès les premières images, inquiétantes, un homme est emmené dans un univers où ses obsessions, ses angoisses, ses rêves se conjuguent et forment une étrange sarabande enivrante soulignée par une bande-son somptueuse.
Le DC Mini, objet à mi-chemin entre le Cronenberg d’eXistenZ et la Kathryn Bigelow de Strange Days, qui sert à faire le lien entre le réel et le virtuel, est un procédé scientifique qui enregistre les rêves. De manière plus profonde que Michel Gondry qui auscultait avec sa caméra-gadget toutes les choses étranges qui s’agitent dans notre cerveau, Kon continue de ressasser les obsessions paranoïaques et schizophrènes de Perfect Blue, dont la substance teintée de giallo était comparable à celle des premiers De Palma : lorsque Atsuko se regarde dans le reflet d’une vitre, elle voit Paprika pour souligner l’idée qu’il y a un lien intrinsèque entre les deux personnages. Et comme dans Perfect Blue, Kon mise sur l’identification du spectateur qui peut retrouver à travers ce dédale méandreux d’images névrosées ses propres inquiétudes dues aux ultramodernes solitudes. La réussite est éclatante, que ce soit au niveau visuel (simple et pourtant terriblement inventif) ou narratif (brillant et angoissant).
Progressivement, le film devient une réflexion métaphysique et vertigineuse sur le cinéma, moyen de conjurer les angoisses existentielles, et vecteur d’un inconscient sur lequel on peine à mettre des mots ordinaires. Cela peut ramener à Millenium Actress, dans lequel toute l’histoire ne servait qu’à décortiquer des conceptions cinématographiques telles que l’illusion d’optique, les mises en abyme Felliniennes, la fresque hallucinée et le pouvoir des images incomparables à celui des souvenirs. Dans Paprika, les rêves sont représentés de manière littérale afin que le spectateur se fonde dans les nombreux degrés de lecture d’autant que plusieurs rêves peuvent s’entremêler entre eux (la frontière de l’imaginaire symbolisée par un site Internet).
A un moment, on voit Paprika dans une salle de cinéma où l’on projette le rêve d’un personnage, ou encore la même Paprika en groom d’ascenseur offrant la possibilité au même personnage de s’arrêter à différents étages, chacun représentant un genre filmique. La présence de l’art, comme élément indispensable pour rendre le réel supportable, est amplifiée par des effets surprenants comme lorsque Paprika se fond dans un tableau et revisite les mythes de l’imaginaire : elle devient le Sphinx d’Oedipe pour finir en Sirène. Les mutations suivent la logique capricieuse des rêves et les personnalités secrètement ambiguës de monsieur-tout-le-monde (pourquoi le chiffre 17 revient de manière obsessionnelle ?). Les dialogues sont volontairement mystérieux pour instiller un climat de sourde angoisse renforcée par des images aussi belles qu’inquiétantes. De toute manière, tout est fait pour entretenir l’énigme, de manière tout sauf artificielle. La bizarrerie de ce film pourtant limpide et simple châtie tout ce qui peut ressembler à du rationnel pour mieux s’imprégner de cette substance dont sont faits les plus beaux cauchemars.
Kon prouve avec une animation adulte ridiculisant toute concurrence qu’il est possible de faire des films étranges sans avoir à subir la sempiternelle comparaison avec l’univers de David Lynch. Selon les personnages, Internet et les rêves sont les seuls moyens pour les gens aujourd’hui de satisfaire leur part de refoulé alors que dans Perfect Blue, c’était un moyen pour faire peur (au départ, on comprend que la demoiselle est harcelée par l’un de ses admirateurs qui menace de révéler sa vie privée sur le net). Il sourd l’espoir comme le doute dans le discours : le film assure l’échec de la science à révéler toutes les complexités de l’être humain en même temps qu’il nous invite à garder un œil vigilant sur les manipulations qui nous entourent. Implanter des rêves dans la tête des gens est considéré comme du terrorisme. Légitimement, on pense à Brazil de Terry Gilliam, pour sa célébration du rêve sur une société anonyme vouée à la déshumanisation. L’animation à la fois simple et inventive de Kon devrait lui assurer une vraie intégrité, autant que la thématique du script adapté du roman de science-fiction signé Yasutaka Tsutsui. De la même façon que dans Avalon, de Mamoru Oshii, le personnage central franchissait des étapes ludiques sans savoir jusqu’où son périple allait déboucher, les protagonistes du film ne savent plus s’ils vivent dans le monde réel ou onirique. Heureusement, la confusion ne devient pas la nôtre par la grâce d’un montage fluide.
Paprika ressemble à tout et à rien en même temps. Enchâsse les séquences aléatoires comme dans les rêves. Réfute tout raisonnement logique pour constituer soi-même un long rêve éveillé proche du sommeil paradoxal. L’idée qui en résulte serait qu’il faut vivre nos rêves, au propre comme au figuré, sans hésiter à se confronter aux traumas (l’image de l’homme qui assiste à sa propre mort à la fois physique et artistique). On peut le voir comme une déclaration d’amour au cinéma, une célébration du rêve comme réponse au mal-être, une plongée dans les névroses latentes et, finalement, une histoire d’amour indécise, brûlante et secrète entre deux individus qui ne s’attirent pas physiquement mais intellectuellement. Projet ambitieux, oui, mais sublime, mû par la simple force de ses images et de son foisonnement d’idées incarné par une grande parade animée qui erre dans la ville aérienne : des grenouilles, des aspirateurs, des poupées maléfiques, une statue de la liberté, des brosses, des hommes à tête de portable, des femmes à tête de télé. Plongée obscure et diablement envoûtante dans l’inconscient des images innocentes, succession de moments de grâce, Paprika constitue une délicieuse béance à l’imagination qui se répand sur deux niveaux de satisfaction schizophrène : le plaisir de la consommation immédiate et celui, plus rare et pervers, d’un poison doucereux qui révèle son nectar étrange et ses effets secondaires après la projection. La marque des films majeurs.

