Alger, années 90. Nedjma, 18 ans, étudiante habitant la cité universitaire, rêve de devenir styliste. A la nuit tombée, elle se faufile à travers les mailles du grillage de la cité avec ses meilleures amies pour rejoindre la boîte de nuit où elle vend ses créations aux « papichas », jolies jeunes filles algéroises. La situation politique et sociale du pays ne cesse de se dégrader. Refusant cette fatalité, Nedjma décide de se battre pour sa liberté en organisant un défilé de mode, bravant ainsi tous les interdits.
Chaudement reçu à Cannes (section Un Certain Regard), acclamé à Angoulême, projeté dans des salles pleines à craquer lors de ses avant-premières parisiennes, Papicha se taille une flatteuse réputation depuis maintenant cinq mois. On aimerait partager l’enthousiasme critique de nos confrères, qui ont à peu près tous écrit la même chose sur ce « récit d’émancipation qui respire la liberté » dans une Algérie encerclée par la terreur de divers groupuscules islamistes, qui d’ailleurs ne peuvent pas s’encastrer. Ce qu’on ne peut effectivement pas lui enlever: suivre à la trace un groupe de femmes faisant le mur pour se déhancher sur Get Up de Technotronic au plus fort de la décennie noire (40 000 morts en 1997…) ne peut qu’encourager notre bienveillance. Le double régime d’enfermement est ici évident: d’un côté, l’intégrisme religieux et son corollaire terroriste; de l’autre, le patriarcat, avec au milieu de tout ça la domestication du corps des femmes, corsetés par la menace du « hijab pour toutes » qui remplit bien malgré lui la trésorerie de Valeurs Actuelles chaque semaine.
L’ardeur que met Nedjma dans ses étoffes se pare donc d’un sous-texte politique gros comme ça (le film aurait pu s’appeler Mon tissu préféré, décidément une hype récurrente chez nos sélectionneurs du Certain Regard). Résister, c’est choisir, et c’est choisir sa garde-robe, noeud du débat entre les pros et les anti-voile ici chez nous depuis maintenant 30 ans. Mais c’est aussi un petit peu le problème du film, par ailleurs assez bien exécuté, que de ne laisser absolument aucun choix à son spectateur; ce qui donne parfois à ce proto-Mustang (cool) des allures de néo-Capharnaüm (moins cool), à savoir une audience prise d’assaut par une empathie world cinema à laquelle elle ne peut que souscrire. En témoigne une scène d’assaut justement, un peu désemparée par son montage frénétique, devenue un standard dans le cinéma d’auteur mondial. Reste malgré tout un joli film porté par une énergie débordante (oups, voilà qu’on se remet à employer le jargon des confrères…) mais qu’on aurait aimé voir jouer pleinement la carte de l’audace: des partis pris esthétiques forts qui auraient donné un vrai parfum de scandale à ce film pour l’instant privé de sortie dans les salles algériennes… G.R.