[CRITIQUE] Otto; or up with dead people de Bruce LaBruce

Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, Bruce LaBruce appartient au cercle – restreint – des artistes transgressifs qui adorent disséquer les tabous, les pulsions et autres désirs de leurs contemporains avec une franchise passant souvent pour de la radicalité voire de la provocation de mauvais goût. En d’autres termes, un phénomène qui a stimulé des artistes comme Asia Argento, Harmony Korine (Gummo) ou Jorg Buttgereit (Nekromantik). Beaucoup sont ceux qui le connaissent uniquement pour Hustler White mais il faisait déjà parler de lui dans les années 80. Notamment en créant avec G.B. Jones (dessinatrice), le fanzine scandaleux de l’époque, Manifeste Homocore – J.D.s, qui osait mélanger des cultures (le punk, l’homosexualité) et empruntait son esthétique au pop art américain d’Andy Warhol. En son temps, Bruce LaBruce a marqué l’émergence du mouvement queercore. A la même époque, il monte un groupe de punk mais arrête vite, confronté à une forte homophobie. Cette expérience l’a tellement marqué qu’il a réalisé un film dessus (Slam en 1992). C’est ainsi que progressivement il est venu au cinéma avec quelques chefs-d’œuvre underground comme No skin off my ass pour baiser le système de l’intérieur. Enfant terrible du cinéma de la transgression, héritier des Nick Zedd et autres Richard Kern, Bruce La Bruce propose avec Otto; or up with dead people, une sorte de film-somme en même temps qu’une variation punk et sexuée autour des zombies. Après une présentation au dernier festival de Berlin, le film n’a toujours pas de distributeur français.

En surface, Otto; or up with dead people raconte l’histoire d’un pauvre zombie qui au gré de ses rencontres finit par croiser le chemin d’une réalisatrice cintrée à la recherche de la nouvelle star pour jouer dans un film de zombie porno. De quoi avoir peur? Un peu. Mais à travers cet argument répulsif, Bruce La Bruce utilise un principe toujours aussi vivace, proche du Moi, Zombie, chronique d’une douleur d’Andrew Parkinson: montrer ce que l’on ne montre jamais dans les films de zombie et transformer ce qui appartient au film de genre en vrai film punk sans compromission (les affects hardcore passent avant des codes). Ainsi, on n’est pas tellement surpris que le récit tienne à la fois de la réflexion philosophique, de la parodie underground, de la satire sociale, de la quête identitaire et de la pornographie fantastique. En résulte une fable moderne sur la solitude, le vide qui consume du dedans, la perte de soi dans un monde anonyme. Par-dessus tout, le personnage d’Otto s’avère quant à lui une métaphore du Sida (son corps étant de plus en plus tuméfié et tâché de sang). Sur seulement une heure trente, le programme est lourd d’autant que la plupart des scènes se partagent entre baise crue, casting/tournage d’un film de zombie X et errance mélancolique. Mais la bonne nouvelle, c’est que tous les sujets sont traités avec légèreté, sans chercher à tester les résistances du spectateur.

La première surprise, c’est que l’action ne se focalise pas uniquement sur l’électron libre Otto et essaye de faire vivre des personnages secondaires à travers lui. Ils sont tous allemands mais s’expriment en anglais. Cette démarche n’est pas étonnante de la part du réalisateur, très attaché aux excentriques. Parmi eux, une cinéaste lesbienne réactionnaire qui a une conception très personnelle de l’art. Selon elle, la vie ne vaut d’être vécue que si on gerbe ses tripes devant une caméra. Sa petite amie – sans doute fantasmée – est restée figée dans l’époque du muet (elle ne s’exprime qu’en intertitres et à chaque fois qu’elle apparaît, LaBruce a recours au noir et blanc). On peut aussi la voir comme un double fantôme de la réalisatrice, servant ainsi à créer un lien entre deux époques cinématographiques où les moeurs sexuelles n’étaient pas les mêmes. Impossible de ne pas faire d’analogie avec Bruce La Bruce himself – qui n’avait rien tourné depuis quatre ans – et plus précisément au réalisateur de films X qu’il incarnait dans son précédent Super 8 ½. Il était au centre d’un documentaire monté par une cinéaste lesbienne (Liza LaMonica).

LaBruce n’a jamais caché sa mégalomanie qui le pousse à jouer dans ses propres films. On a déjà vu ça dans son très personnel No Skin off my ass où il interprétait un coiffeur efféminé qui rêvait de se faire un skin-head et à travers lequel il exprimait ses fantasmes comme ses frustrations; ou encore dans Hustler White, qui reste son film le plus connu et le plus accessible (le rôle principal étant tenu par Tony Ward, l’ex de Madonna). Il y interprétait un romancier à la dérive déchu du Boulevard du Crépuscule de Billy Wilder, qui flashait sur les minets putes de Santa Monica Boulevard. Dans Otto, il ne joue pas comme comédien mais utilise un double pour se moquer avec beaucoup d’autodérision de lui mais aussi d’une certaine frange d’un cinéma underground aux méthodes trop radicales qu’il symbolise. Et c’est la première fois qu’on voit une telle distanciation dans son cinéma – peut-être parce que la maturité a pris le pas sur l’insolence des débuts. Lorsqu’il ne parle pas de lui, LaBruce utilise cette densité narrative pour expérimenter sur un plan formel en empruntant des techniques à la fois modernes et éprouvées (animation, caméra 16mm, super-8, DV).

Grâce à ce fourmillement, le film se métamorphose en errance métafilmique où le cinéaste utilise différentes sources d’images et de sons pour mélanger les époques. Comme souvent chez lui – dans Hustler White, le personnage principal s’appelait Jürgen Anger –, les prénoms de ses personnages peuvent créer des correspondances cinéphiles (Fritz, Otto). Mais contrairement à ce qui pouvait se produire avant, il n’y a pas les ombres tutélaires de Genet, Kern, Lunch ou Anger. Par ailleurs – et cela peut rassurer ceux qui avaient été effrayés par Skin Gang –, il semble avoir mis de côté les outrances visuelles trop chargées pour tenter d’ouvrir une brèche moins agressive. Dans les défauts, on reprochera le gros point noir: un parallèle primesautier entre le trajet incertain de Otto et celui sans aspérité d’un couple arborant une sexualité épanouie. A moins de le considérer d’un point de vue comique, il alourdit inutilement le propos et ne fonctionne pas aussi bien que dans Hustler White où les notions de fantasme trash et de romantisme mièvre étaient inféodées au sujet lui-même. Ce couple sert à montrer ce que Otto serait devenu s’il n’avait pas été un zombie, en même temps qu’il résume ce que l’on ne saura jamais: son passé. L’important n’est pas de savoir d’où il vient mais où il va. La structure un peu artificielle qui emprunte celle du road-movie a les qualités de ses défauts et peut ménager des surprises (d’où quelques ruptures de ton déroutantes).

Mais le principal atout de Otto; or, up with dead people vient de l’envie de cinéma de LaBruce. Avec sa caméra mobile, à la fois guérilla et poète, il transcende des décors urbains réalistes, des cimetières et des corps en putréfaction et fait émaner une vraie poésie industrielle. Des séquences entières – où il ne se passe rien – sont transcendées par une bande-son très originale à base de cris et de bruits indistincts qui retranscrit les vertiges intérieurs de Otto, personnage irréel, marginal malgré lui, agressé par les autres, errant parmi les vivants. Ce qui renforce la mélancolie du film, c’est qu’incidemment le personnage d’Otto revisite tout un pan du cinéma de Bruce La Bruce, amoureux des handicapés sexuels ou sociaux, des accrocs chocs (plans uro, momification, lacération au rasoir) et plus généralement de tous les fantasmes (sadomasochisme, black, shemale, beauté/laideur). Voici donc les restes des années 90, d’une époque où il refusait de suivre la moindre ligne de script (les dialogues étaient improvisés, les comédiens n’apprenaient pas leur texte ou alors lisaient uniquement dès qu’ils sortaient du champ).

Pour donner un exemple: un plan où Otto a dévoré son amant de passage évoque les clichés que Bruce LaBruce réalisait à la fin des années 90 où des hommes posaient avec leur sexe turgescent dans la main, munis de têtes de cochons posés sur leurs visages humains. Mais là où il y a dix ans, il aurait choisi de tout montrer en gros plans complaisants, Bruce préfère le hors champ et utilise le montage pour suggérer ce que à l’époque il avait tant besoin de montrer. C’est tout Bruce LaBruce en un film-somme expiatoire qui prend la forme d’un arc-en-ciel apaisé (image finale en signe de renouvellement?), dépourvu de toute sa hargne usuelle mais armé d’un désespoir poli et tragi-comique qui lui sied tout aussi bien. Ceux qui ne connaissent pas ce cinéma-là risquent malgré tout de regarder ça avec les yeux exorbités en se demandant s’ils ne sont pas tombés dans la quatrième dimension. Les fans de toujours, clients de sa poésie accidentelle, sauront reconnaître chez cet auteur une intégrité et une cohérence jamais dilapidées avec le temps. Il n’a surtout jamais oublié que le bon goût était l’ennemi de la créativité.

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