[CRITIQUE] OLD JOY de Kelly Reichardt

A l’heure des promotions intempestives où tout ce qui sort dans les salles est excessivement porté au pinacle et s’avère à l’arrivée sans le moindre intérêt, les vrais trésors finissent par passer à la trappe. Sans votre curiosité, Old Joy, vrai morceau de cinéma, risque d’être l’un d’eux. Nourrie d’éléments minimalistes (de longues plages contemplatives, une nature élégiaque, un chien humanisé), cette chronique au temps suspendu emmène dans le cœur de deux hommes échappés du Sideways d’Alexander Payne : l’un, idéaliste et jeune dans la tête, refuse les contingences de l’âge adulte; le second, plus coincé, s’est fondu dans la masse uniforme des conformistes et mène une vie tranquille avec sa femme et son chien. Ensemble, ils sillonnent les routes montagneuses de l’Oregon et partent à la recherche d’une source. Peut-être pour faire rejaillir une alchimie, trouver une vérité ou se perdre à jamais. D’un bout à l’autre, les discussions tournent autour de choses anodines avant de se ternir lorsque le temps émotionnel se couvre. Une scène de bain chaud dans une baignoire taillée dans un tronc constitue un sommet de poésie relaxante où les deux personnages hument le parfum du désir et semblent avoir atteint un nirvana inaccessible. Dans ce moment de flottement, un souvenir lointain s’apprête à sortir. Il n’en sera rien : la confidence n’est plus. Le lien naguère noué est désormais rongé.

Dans les silences évocateurs, dans les regards subrepticement échangés, dans les creux équivoques, le film, exaltant comme un morceau de Will Oldham, en dit long sur l’état des choses cher à Wenders (auquel on pense) en lorgnant vers le cinéma désabusé de Monte Hellman (Macadam à deux voies, quintessence du road-movie existentialiste). En s’intéressant à ce que l’on peut ressentir les dimanches après-midi pluvieux où on s’ennuie. En sondant des micro-séismes secrets. Dans la profondeur de champ, des données en pointillé via une émission de radio font comprendre que les américains – et plus précisément les trentenaires – sont amers et dévastés par le système politique actuel. Mais pas que : ils peinent à faire corps avec leurs idéaux et autres utopies étudiantes. D’où un malaise générationnel. On a le droit de passer à côté de l’ensemble pour peu qu’on ne savoure pas la durée d’un plan qui dure ou qu’on ne trouve aucun sens à ces errements incertains. En revanche, cette douce élégie panthéiste et bruissante où en surface rien ne se passe, où tout n’est que tremblement intérieur, touchera au plus profond ceux, nostalgiques, qui se sentent concernés par la rouille des âmes, la confusion des sentiments, le pouvoir des silences. Gus Van Sant et Tsai Ming-Liang auraient pu réaliser Old Joy, mais il fallait une femme pour observer la lente agonie de ces deux hommes. Son regard fasciné et fascinant illumine ce petit film éclatant qui sort à la sauvette parmi les gros nanars estivaux. Vous savez ce qu’il vous reste à faire pour le défendre.

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