« Noé » de Darren Aronofsky: une épopée biblique aux allures de « super-production d’auteur »

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Dans la filmographie de Darren Aronofsky, Noé sonne comme un retour au fantastique. Et pas n’importe lequel: celui de l’épopée biblique. Adapté du comic-book homonyme dont le réalisateur en est le co-auteur avec Ari Handel, le film dénote dans la filmographie du cinéaste par les moyens conséquents mis en place.

Pour un budget avoisinant les 160 000 millions de dollars, Aronofsky compte bien s’attaquer à un projet qui lui est cher, en germe depuis ses débuts artistiques. Il faut dire que le sujet en lui-même est casse-gueule. Nous avons beau rattacher l’épopée de Noé à celui des mythes, le sujet n’est pas moins issu d’un texte aussi religieux que fondateur. Le risque de virer dans le prosélytisme est donc facile, d’autant plus que les intégristes aux fourches levées ne sont pas loin… Qu’en est-il en réalité?

Le film s’ouvre sur des vignettes en jump-cut pour raconter l’origine du monde. La mise en scène s’appuiera sur cette simple force des images: time-lapse cosmogonique, registre épique, silhouettes en contre-jour rappelant l’évidence des icônes religieuses. Le réalisateur dépeint ici l’univers biblique avec originalité, ou littéralement (selon les points de vue) par le prisme de la fantaisie, «pré-apocalyptique» qui plus est, entre passé et futur, à la croisière des temporalités. Un espace où s’entremêlent foi spirituelle et magie et dans lequel, conditionnés par leurs lignées, les hommes s’opposent dans une logique archétypale de bien et de mal.

Noé (Russell Crowe) et sa famille sont présentés comme un groupe hors-caste vivant en harmonie avec les éléments. Le ciel diurne est maculé d’étoiles et les forces telluriques rivalisent avec celle de l’eau. La grande focale révèle l’amplitude souveraine des paysages (une partie du film a été tournée en Islande) dans laquelle les humains semblent perdus, comme autant de silhouettes insignifiantes. Notre héros recevra, à travers ses songes, des visions d’apocalypse dont le caractère aquatique et anxiogène révélera la teneur: l’homme est un loup pour l’homme et l’humanité doit être «lavée». La construction d’une arche pour sauver sa famille et chaque espèce animale s’imposera à lui. Dans ce récit a priori balisé, on appréciera les visions graphiques aussi nihilistes que dérangeantes (les champs de cadavres, l’humanité malade près du navire en construction évoquant une fourmilière infernale façon Sodome et Gomorrhe) et la façon dont Aronofsky traite la multitude, aussi bien celle des hommes que des bêtes.

Si la première partie du film convoque le blockbuster dans un mélange de pluie, de fureur et de jaillissements célestes, la seconde, plus réservée, se différencie par son approche sombre et introspective. Dès le début, le film sous-tend une ambivalence: s’il est aidé, notre héros reste le seul à interpréter ses rêves… Autour du déluge, il n’y a pas de vérité en soi et, bientôt, un dilemme écartèle le personnage: l’humanité doit-elle s’éteindre définitivement ou repartir à zéro? Le doute s’installe et la lumière tout en clair-obscur dans l’antre du navire symbolise cet écartèlement moral. Dès le début du projet, le réalisateur souhaitait faire de Noé un personnage taciturne et complexe, impliquant la question: comment rendre un mythe tangible humainement avec toutes les implications que cela suppose? Dieu se fait bien silencieux et cédant sous l’exigence de sa mission, Noé sombrera dans une foi absolue jusqu’au fanatisme, prêt à commettre l’irréparable contre son propre clan.

Si la dimension explicative du dernier acte est un peu appuyé et que la vision finale, l’homme en osmose dans son environnement, peut sembler fleur bleue (le texte d’origine ne laissant que peu de marge…), le message est là: bien qu’une vision céleste nous impose certains choix, l’homme est encore libre de manifester son libre-arbitre et c’est bien cela qui fera toute la différence. M.S.

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