Célébrée comme muse de François Ozon (actrice et coscénariste), Marina De Van est passée à la réalisation avec Dans ma peau, un coup de maître qui la plaçait dans le sillage de David Cronenberg et Todd Haynes, chronique d’un suicide social et histoire d’amour narcissique et perturbante entre une femme et son corps. L’expérience fut si éprouvante qu’elle a préféré choisir deux actrices différentes et ne plus se mettre en scène.
Dans son court-métrage Alias, réalisé avant Dans ma peau, Marina de Van captait la transformation d’une femme en une autre en utilisant une résonance sociale (une bonne remplaçait une bourgeoise) et en affichant un goût pour les paraboles chères à Buñuel et Pasolini sur le pourrissement d’une classe huppée. Ne te retourne pas prolonge ce postulat en replaçant l’action dans un contexte familial (une mère de famille ne reconnaît plus son visage, la disposition des meubles et ne supporte plus les jeux ludiques de ses enfants). L’enfer domestique y est pavé de bonnes intentions et l’idée d’une contamination secrète traverse l’esprit. Pour comprendre les raisons de cette métamorphose soudaine, l’héroïne va jusqu’à renier ses parents et partir seule vers une destination familière. En Italie, elle va réveiller d’anciens démons et peut-être trouver un apaisement.
A l’origine du projet, Emmanuelle Devos devait se transformer en Béatrice Dalle. Suite à une invraisemblance scénaristique, De Van a été contrainte de choisir Sophie Marceau et Monica Bellucci qui font ce qu’elles peuvent pour se fondre dans cet univers très personnel. Au moins, on peut saluer leur courage. S’il repose sur des bases réalistes, le récit lorgne vers le fantastique, quitte à dérouter les spectateurs les plus cartésiens. Mais, avant d’appartenir à un genre, il s’agit avant tout d’un travail d’exorcisme pour Marina De Van qui, à l’âge de huit ans, a eu la jambe écrasée par une voiture. Cet incident l’a tellement perturbé qu’elle avait l’impression d’habiter un corps différent avant et après. Il faut le savoir avant de découvrir Ne te retourne pas qui partage avec Dans ma peau le même sens du narcissisme et la même fascination pour un corps devenu étranger. Autrement, ça se regarde comme une déclinaison du Sœurs de sang, de Brian de Palma.
Même si la dernière partie se déroule en Italie, il ne faut pas s’attendre à une allusion à Ne vous retournez pas, de Nicolas Roeg (à l’origine, le titre devait être « Réellement »). Le ton charrie différentes tonalités (horreur grotesque, angoisse anxiogène, comédie absurde, thriller identitaire, mélodrame) et on ne peut s’empêcher de voir une forme d’ironie lorsque les deux visages de Bellucci et Marceau, deux fantasmes masculins, se superposent pour donner naissance à un monstre difforme. Maintenant, certaines audaces fonctionnent mieux que d’autres et ceux qui pensaient découvrir un film aussi tripal que Dans ma peau risquent d’être déçus. Le traitement est moins viscéral, plus détaché, sans doute parce que Marina De Van a attendu trop longtemps pour le mettre en scène. Sans faire abstraction de ses faiblesses, nous soutenons une démarche artistique aussi libre et dérangeante.

