[CRITIQUE] My Joy de Sergei Loznitsa

Ce premier long métrage de fiction du documentariste Sergei Loznitsa prend les atours d’un exercice cérébral construit dans une tradition picaresque, à la manière de La Voie Lactée (Luis Buñuel, 1969), où un camioneur ukrainien conduit sur des routes défoncées, croise des hommes et des femmes aussi paumés que lui, devient prisonnier d’un environnement hostile et absurde où l’enfer est a priori pavé de bonnes intentions. Très vite, le cinéaste resserre l’étau afin de ne donner aucune ligne de fuite aux personnages comme au spectateur. Il n’hésite pas à rompre avec la linéarité du récit pour revenir brutalement en arrière. Un système radical qu’il met en place dès les premières scènes où un vieux lieutenant raconte son passé. Comme un décrochage temporel, on passe alors d’une discussion au présent à un flash-back en plein front Russe, des années aurapavant. Fluctuant du lumineux au sombre, du présent au passé, de l’oral au visuel, My Joy finit par orchestrer une parabole Dostoïevskienne sur les pays d’Europe de l’Est aujourd’hui.

Pendant deux heures, ce film pas aimable prend le pouls d’un pays déshumanisé, en pleine déréliction et en pleine confusion, métamorphosé par l’illogisme de Kafka, gouverné par la corruption, l’arbitraire, la violence, les abus de pouvoir, l’ivresse de la vodka. A chaque séquence, la mise en scène donne à voir au-delà des images et donc des apparences. Les plans très composés jouent autant sur la profondeur de champ que la multiplication des cadres. Visuellement, le chef-opérateur Oleg Mutu (Quatre mois, trois semaines, deux jours) fait des prodiges avec des éclairages naturels. Mais s’il sait filmer, Loznitsa possède aussi l’art de faire passer des vessies pour des lanternes, une tautologie pour un discours subversif lors des très rares dialogues (la route qui ne mène nulle part). La densité formelle s’exprime au détriment d’une narration agressivement absconse. Entre deux eaux de vie, le résultat ressemble à une de ces fables énigmatiques, surréalistes et politiques du cinéma tchèque des années 60, où chaque personnage recèle une part allégorique et monstrueuse, mais racontée par un émule de David Lynch et de Jan Svankmajer.

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