Contrairement à leur nom, leur musique est célèbre dans le monde entier. Connu sous le nom des Funk Brothers, leur tempo inimitable – la soul – se retrouve sur d’innombrables morceaux produits par Motown Records pour des chanteurs aussi légendaires que Diana Ross and The Supremes, The Temptations, Marvin Gaye, The Four Tops, Stevie Wonder, Smokey Robinson and The Miracles, et beaucoup d’autres. Synonyme de toute une époque, leur musique fut au cœur du mouvement civique, des protestations contre la guerre du Vietnam et des bouleversements sociaux des années 60 et 70. Ces musiciens jouèrent sur plus de disques numéro un du top 50 que les Beatles, les Beach Boys, les Rolling Stones et Elvis Presley réunis.
Cinq ans après Wim Wenders et son Buena Vista Social Club, Paul Justman, connu dans le milieu comme le monteur de Cocksucker Blues (un documentaire toujours inédit sur la tournée des Rolling Stones), tente la même démarche avec les Funk Brothers, musiciens d’exception injustement méconnus, alors qu’ils sont à l’origine même des plus grands succès de la Motown, fameux label noir fondé en 1958 à Détroit par Berry Gordy. Le titre original (Standing in the Shadows of Motown) dont la traduction littérale donne « en attente dans l’ombre de la Motown » s’avère bien plus juste que celui français (Motown: la véritable histoire), même s’ils mettent tous les deux l’accent sur l’incroyable destinée de ce groupe.
Toute l’originalité du documentaire réside dans cette optique qui consiste à mettre en lumière une partie de l’histoire que nous ignorions. Au lieu de se focaliser sur des stars telles que Diana Ross, Marvin Gaye ou Stevie Wonder pour retracer les années Motown, Justman a préféré s’intéresser à d’illustres inconnus qui gagnent à ne plus l’être. Au gré des interviews, à travers les images d’archives et des reconstitutions, perce dans cet hommage tardif et mérité une mélancolie diffuse où les artistes ne parviennent pas toujours à cacher le fait qu’ils n’ont pas connu le succès qu’ils méritaient et qu’ils en ont souffert. Ce n’est pas dit ouvertement, mais cela se ressent.
Mais l’ambition de Justman n’est pas de nous apitoyer : il préfère célébrer la bonne musique plutôt que de sombrer dans l’hommage shooté aux fioritures larmoyantes. Et c’est ici qu’on constate implicitement toute la mesure de son talent. Ce documentaire dont la raison d’être demeure indiscutable est une mise au point en même temps qu’un juste retour des choses. Car si la Motown a bien donné lieu à pléthore de tubes, c’est avant tout grâce aux Funk Brothers, comme nous le montre le final explosif où apparaissent tous les morceaux auxquels ils ont donné naissance.
Placées à intervalle réglementaire, les séquences de concert montrent des chanteurs de la nouvelle génération entamer des classiques avec les Funk Brothers comme I’ll Be There, des Four Tops ou What’s Going on, de Marvin Gaye. Parmi eux, on retrouve Joan Osbourne, Chaka Kahn, Ben Harper ou encore Montell Jordan. Cette confrontation en live, autre aspect jubilatoire du documentaire, montre que cette musique possède une force intemporelle qui peut se marier à toutes les sauces et à tous les genres. C’est simple et ludique, instructif et enthousiasmant : ce documentaire est une réussite, à tel point qu’on se surprend l’envie en sortant de la salle de ressortir tous les vieux vinyles qui commençaient à prendre la poussière. Allez vite, un petit Diana Ross. Allez vite, un Four Tops.

