Ce qui s’était terminé dans les eaux avec Noé, commence ici par le feu. Des flammes consumant tout, symboles de destruction… mais aussi de renouveau. Lui est un écrivain; elle, sa compagne. Isolés au milieu de la nature, ils vivent en autarcie et réaménagent leur maison. Mais bientôt, un étrange visiteur débarque, bousculant dans son impolitesse, l’ordre établi…
Remuant dans les chaumières, le film a suscité la controverse par son audace et sa rudesse. Bien plus proche du grand-guignol inquiétant Buñuelien (le réalisateur a cité L’Ange exterminateur comme source d’inspiration) que de la paranoïa solitaire Polanskienne, oui, Mother! est un film au contenu transgressif fort. Sa production fut aussi courte que saisissante: cinq jours ont été nécessaires pour écrire le scénario pour un tournage de moins de trois mois. Tiqué à l’origine par l’influence des médias et leurs flots d’informations aussi stimulants qu’anxiogènes, Darren Aronofsky a conçu son film dans cette idée d’angoisse diffuse: «Si vous essayez de la déconstruire [cette logique], celle-ci s’effondre… Il s’agit d’une panique psychologique. On ne doit pas tenter de l’expliquer.»
Home-invasion, horreur mentale, absurdité dérangeante, le film est tout cela, et plus encore.
Employant une logique onirique et construit sur un emballement insidieux (une fois que la graine de violence est semée, elle contaminera tout), Mother! déploie un récit sous forme de spirale, de tube à entonnoir où la notion d’envahissement prendra des proportions cauchemardesques. Une puissance décuplée par l’écriture des personnages dont les réactions participent à l’immersion émotionnelle. Visiteurs aux comportements sans gênes, respect des lieux bafoué, curiosité mal venue, le film joue d’abord sur cette inquiétante étrangeté… Situation oblige, Lui (Javier Bardem) cède à l’orgueil créateur et entretient, à l’égard des inconnus, un besoin absolu de reconnaissance… jusqu’à la folie. Elle, jouée par Jennifer Lawrence (actrice qu’on pensait jusque-là bankable, et dont le jeu impressionne gravement ici), déambule entre les pièces et les relie via des travellings immersifs en plan rapprochés, illustrant le lien secret établi entre elle, le spectateur et la maison. Devenant la seule à réagir sainement devant l’envoûtement progressif à venir et bientôt destructeur, tout le dispositif du film est articulé autour de son point de vue.
Si le talent des acteurs participe à ce sentiment d’urgence, le contexte qui les entoure est une donnée supplémentaire. Car Mother! est un grand film questionnant l’unité de lieu (nous perdons dans le dernier tiers toute notion d’échelle ou de volume, l’espace de la maison étant déconstruit à foison) et de temps (qui ne cessera de se dilater jusqu’à devenir fou). Plongées dans cette adrénaline, l’héroïne et la caméra sont dépassées par le cours des événements et certains détails, installés progressivement, ne trompent plus. Nous comprenons alors qu’il serait absurde d’analyser le récit au premier degré tant la charge allégorique est assumée sur plusieurs niveaux. Qu’il s’agisse de la métaphore biblique du démiurge divin, du créateur et de son inspiration, de la terre mère et de l’exploitation industrielle ou bien du corps et de la maladie qui détruit tout, etc, les allusions sont nombreuses. Si le film incite à un ré-visionnage pour considérer chacun de ces détails à l’égard de sa dimension symbolique, une question demeure toutefois: qu’est-ce qui est sacrifié et qui se rejoue dans les cycles successifs de l’Homme? Pour créer du sens, il faut détruire et l’amour reste encore la seule chose à offrir. M.S.
