Lorsque Brett Morgen a passé un accord avec la fondation David Bowie pour réaliser ce documentaire, il prenait un pari faustien: d’un côté, il avait accès à une somme faramineuse de documents inédits; mais, de l’autre, il sacrifiait son indépendance et son point de vue critique en acceptant l’obligation tacite de respecter la version officielle. Incapable de résister à la tentation, Morgen a passé quatre ans à sélectionner et à monter les images, puis un an et demi pour travailler le son, les animations et les effets visuels. C’est un accomplissement impressionnant sur un sujet d’une grande complexité, mais le résultat laisse forcément perplexe quiconque possède déjà des notions sur David Bowie.
La méthode elle-même pose d’emblée le principal problème auquel s’est confronté Morgen: devant l’ampleur du matériau, il a dû trier, donc éliminer. Ce sont ces choix qui sont discutables, puisqu’ils déterminent l’image globale que Morgen a voulu donner de son sujet. Sa vision hagiographique présente Bowie en artiste polyvalent, sans cesse en train de se réinventer, tout en se posant des questions métaphysiques. Au final, on ne peut pas s’empêcher de remarquer les excès (trop-plein d’images qui finissent par perdre en impact et en signification), mais ce sont surtout les manques et les oublis (volontaires ou non) qui choquent. Certes, on découvre Bowie comme acteur, peintre et poète, mais le film semble vouloir faire oublier que Bowie est avant tout un chanteur qui a essayé de percer dans le genre de pop rock qui fonctionnait à l’époque où il s’est lancé, et qu’il a fini par percer lorsqu’il a trouvé le groupe qui lui convenait, les Spiders from Mars.
Moonage daydream occulte totalement la dimension collaborative qui a permis à Bowie d’accéder à la célébrité, tout en ignorant incidemment que ce groupe était le meilleur qu’il ait jamais rassemblé (c’est à cette époque qu’il a écrit ses titres les plus emblématiques). Et c’est probablement parce que ce collectif dépassait l’individu que Bowie l’a dissous pour entamer une carrière solo. Et ça n’est pas un hasard si Bowie s’est rapproché à cette époque de Lou Reed et d’Iggy Pop, qui avaient eux aussi sabordé leurs groupes respectifs parce qu’ils leur faisaient de l’ombre.
La seule fois où le film évoque l’apport musical de quelqu’un d’extérieur, c’est lorsque Bowie fait appel à Brian Eno pour rebondir après la dissolution des Spiders from mars (on peut aussi signaler la collaboration hors champ de Tony Visconti, producteur de la première heure et fidèle soutien de Bowie). Dans un autre manifestation de brouillage de pistes, le film a tendance à confondre la chronologie en faisant parler Bowie en voix off sur des images qui ne correspondent pas nécessairement à la même époque. Par exemple, il est souvent cité pour ses interrogations marquées d’une certaine spiritualité («Si Dieu est mort, qui va le remplacer?»), mais qui ne sont certainement pas raccord avec le jeune provocateur immature qu’il était à ses débuts, ni avec la personnalité qui a toujours été déterminée par un ego débordant.
À l’époque, son incarnation en Ziggy Stardust était plutôt le résultat d’une intuition opportuniste que le fruit d’une véritable réflexion sur l’androgyne en tant qu’humain universel qui accomplit la fusion des complémentaires. Visuellement, Morgen a cherché à traduire le bouillonnement qui inspirait Bowie, et il a choisi de le faire dans un style qui rappelle MTV dans les années 90, à base de montage frénétique d’images ultra-colorées. Au bout de 2h14, ça fatigue un peu. On en retient quand même quelques impressionnantes séquences de concert, les meilleures étant sans surprise celles avec les Spiders from mars. G.D.
21 septembre 2022 en salle / 2h 20min / Documentaire, MusicalDe Brett Morgen Par Brett Morgen Avec David Bowie |

21 septembre 2022 en salle / 2h 20min / Documentaire, Musical