[CRITIQUE] MOMMY de Xavier Dolan

Veuve depuis trois ans, Diane (Anne Dorval, au-delà des superlatifs) a des mèches, s’habille très moulant ou très court, parle comme un charretier. Des trucs voyants pour masquer ce qui ne va pas, sa sensibilité qui lui crève le coeur, sa culpabilité latente et son amour fou pour un fils, Steve (Antoine Olivier Pilon, fracassante révélation), adolescent bipolaire, impulsif et atrabilaire. Steve, lui, ressemble à un double de Macaulay Culkin, l’enfant star blond pote de Michael Jackson qui dans les années 90 explosait dans Maman, j’ai raté l’avion et à qui sa « Mommy » manquait. Macaulay a mal grandi et la mère, en quête d’une seconde vie – et d’une seconde chance – hérite de sa garde après l’expulsion d’un centre correctionnel.

Steve y a déclenché un incendie ayant grièvement blessé une autre pensionnaire. La directrice préfigure à Diane un avenir sombre pour son fils, capable de passer sans crier gare du rire enfantin à la colère démoniaque. « C’est pas parce qu’on aime quelqu’un qu’on peut le sauver« , prévient-elle avec une dureté et une froideur bureaucratiques. « Les sceptiques seront confondus« , rétorque Diane, tel un défi aux normes et à la connerie des bien-pensants. La mère courage, consciente de sa condition marginale, est bien décidée à mener cette bataille pour son fils, à le faire rentrer dans le rang pour qu’il ne souffre plus. Très vite, elle est soutenue dans son épreuve par une voisine bègue et introvertie, Kyla (Suzanne Clément, bouleversante, aux antipodes de son rôle hystérique dans Laurence Anyways), qui, de loin, observe la mère et son fils. Ensemble, tous les trois, parce qu’ils sont seuls au monde (du moins, le croit-on), ils vont s’aimer, se détester, tomber, se relever, se soutenir, se perdre, se retrouver.

Au dernier Festival de Cannes, où il était présenté en compétition officielle, Mommy a provoqué une sorte de secousse sismique, irrationnelle et sans doute déraisonnable. On savait Xavier Dolan doué et d’ailleurs, son avant-dernier Tom à la ferme, sorti sur nos écrans en début d’année, affirmait une maturité nouvelle, annonçait quelque chose de moins superficiel, loin des fioritures esthétisantes et des poses adolescentes. Mais, honnêtement, personne ne pouvait s’attendre au choc Mommy.

Xavier Dolan avait présenté son cinquième film comme proche de son premier long métrage J’ai tué ma mère en raison de la thématique mère-fils, en filigrane depuis toujours : « J’ai tué ma mère » était mon film le plus personnel, c’est ma vie, mon histoire, « Mommy » non. J’ai tué ma mère », c’est une crise d’adolescence. Ici on parle de gens qui s’aiment profondément mais dont l’amour est mis à l’épreuve par la vie elle-même, par la maladie et par le système qui les ostracise« . En fait, il semble exploiter la puissance et la densité narrative d’une saison de série télévisée dans le format d’un long métrage. Et si l’on parle de série, cela n’est évidemment pas par hasard.

Le travail de Xavier Dolan sur Mommy n’est pas sans évoquer celui du scénariste Alan Ball (American Beauty) : une inspiration noire, un art lumineux. On pense beaucoup à son inestimable série Six Feet Under, qui jouait sur les contrastes (parler de la mort pour célébrer la vie) et les intuitions (personne n’était ce qu’il semblait être) pour évoquer des tabous et des préjugés sociaux en dosant les émotions avec autant de crudité que de finesse pour disséquer ce qui nous dépassait ou nous dérangeait, et balancer des vérités – parfois cruelles – sur le rapport que l’on entretenait avec les autres et avec soi-même. Une série où, dans un geste déchirant, le temps d’un épisode ultime, le spectateur accompagnait une série vers sa propre mort. Dans Mommy, Dolan reproduit la même puissance émotionnelle le temps d’un décrochage fulgurant qui renvoie chaque spectateur à ses propres espoirs, à ses propres rêves, et une fois que l’on redescend d’une telle montée, que l’on revient au réel, impossible de ne pas être dévasté par ce que l’on a vu et ce que l’on a ressenti.

Avec la même acuité psy qu’Alan Ball, avec la même appréhension du monde et la même empathie, Dolan met en lumière trois marginaux de l’ombre, trop discrets ou indociles pour la norme, et tend vers l’universel. De la même façon que lui-même, en tant que cinéaste, partait d’un cinéma marginal (J’ai tué ma mère) pour évoluer vers une forme plus mainstream, plus accessible. C’est pour cette raison que Mommy devrait toucher un public plus large que, par exemple, Laurence Anyways. Pour parler de prison intérieure et de nécessité de s’affranchir, rien de mieux que ce format 1:1. Dolan avait déjà tenté cette expérience avec le clip du groupe Indochine, College Boy. Ce format estampillé Instagram « met le personnage au centre du regard du spectateur, les distractions horizontales sont coupées« . Et l’on ne vous dira pas la surprise que ce format prépare.

En l’état, pour toutes ces raisons, et bien d’autres encore, Mommy s’avère un admirable mélodrame, tout en euphorie et en mélancolie, qui ne ressemble qu’à son auteur. Comme les plus grands, Xavier Dolan parvient à nous soutenir que le bon goût est l’ennemi de la créativité (que de dire de sérieux sur cette bande-son pop fièrement assumée de Céline Dion à Counting Crows en passant par Oasis?) et à soumettre le monde à sa délicatesse et à son élégance. Chez lui, et plus particulièrement dans Mommy, les flottements, les décrochages, les dérèglements génèrent une grâce inexplicable. Qui dépasse un peu tout le monde, du spectateur à Dolan lui-même.

Quelque chose de miraculeux, d’énergique et de désespéré passe pendant ces deux heures trente. Quelque chose que l’on doit à l’intéraction de comédiens exceptionnels, totalement transcendés (incompréhensible d’ailleurs qu’ils n’aient pas été distingués au palmarès Cannois) mais aussi à la fougue, à l’imagination, à l’urgence, au romanesque et à l’inconscience de Xavier Dolan qui veut en priorité s’adresser à sa génération et communiquer un souffle de vie en ces temps moroses.

« Je pense que tout est possible à qui rêve, ose, travaille et n’abandonne jamais« , déclarait-il lors de son discours, au moment de recevoir son prix du jury ex-aequo avec Godard sur scène. Dolan affirme qu’à 25 ans, le monde, comme le rêve, est à portée de main pour celui qui y croit. Cette liste d’intentions paraîtra sans doute gentille et simpliste aux cyniques, légitimement effrayés par cette pluie de dithyrambes et de gros mots journalistiques (« prodige », « jubilatoire », « surdoué » etc.). Mais ces cyniques overdosés de préjugés n’ont pas vu Mommy. Ils n’ont pas encore été sous le charme, contaminés par l’ouragan Dolan. D’une telle force de conviction, d’un tel amour du cinéma qu’il pourrait déplacer des montagnes.

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