Malgré un accueil critique plutôt favorable, le dernier film en date de Damien Szifron (dont le précédent Les nouveaux sauvages remonte à 2014 et qui est actuellement juré au Festival de Cannes) passe assez inaperçu, ce qui justifie une mise au point.
Au-dessus du lot des habituelles enquêtes policières, Misanthrope possède ce quelque chose de spécial qui le rapproche de quelques modèles du genre: on pense au Silence des agneaux et à Seven, mais ce que le cinéaste argentin apporte de précieux est un regard décalé sur un sujet très américain. Cette fois, il s’agit d’attraper un tueur de masse, un de ces sociopathes dont les pulsions meurtrières sont facilitées par la disponibilité des armes automatiques en vente quasiment libre, une aberration pourtant approuvée par une bonne moitié de la population. Il y a bien en filigrane une approche critique de la société américaine (qui inclut aussi les dysfonctionnements de la police et la faiblesse de la prise en charge des maladies mentales). Mais ce qui intéresse Szifron avant tout est résumé dans le titre français qui, à la différence du titre original, informe sur la personnalité du sujet plutôt que sur l’objectif des détectives (attraper un tueur).
Cette volonté de connaître l’homme derrière le criminel se confond avec le programme énoncé par le détective du FBI Geoffrey Lammark (Ben Mendelsohn) au début du film: pour attraper le suspect, il faut comprendre qui il est et pourquoi il en est arrivé là. Plus précisément: «Quelqu’un l’a aimé, quelqu’un l’a entraîné, et quelqu’un lui a vendu son arme». Et c’est en suivant ce plan à la lettre que l’enquête remonte la piste de l’auteur de la tuerie qui fait l’objet de la stupéfiante séquence d’ouverture: le soir du nouvel an, un tireur embusqué profite des feux d’artifices pour tuer les fêtards un par un, faisant une trentaine de victimes avant que la panique s’installe. La séquence est magistralement mise en scène avec un sens de l’espace et du rythme qui fait penser au début d’une Journée en enfer. Et comme chez McTiernan, une dynamique implacable se met en place, obligeant les personnages à penser en même temps qu’ils agissent. Arrivée sur les lieux, Eleanor, une agent de police (Shailene Woodley), assiste les premiers enquêteurs lorsque l’appartement supposé du tueur explose. Elle s’y précipite, filmant instinctivement les occupants qui fuient l’immeuble, dans l’espoir que le tueur se trouve parmi eux. Le réflexe n’a pas échappé à l’agent Lammark du FBI, un flic aux méthodes anticonformistes qui demande à avoir Eleanor dans son équipe.
L’enquête qui s’ensuit fait appel à la procédure méthodique, mais surtout à l’intuition. Szifron se joue habilement de situations qui peuvent paraître conventionnelles (l’association improbable de deux opposés, la fille solitaire et blessée, le flic non conformiste…) tout en les actualisant. Dans une version convenue, on aurait vu les deux détectives engager une liaison, ce qui n’est pas le cas ici. Quant au passé traumatique d’Eleanor, il n’est pas tellement la cause d’une hypothétique empathie avec le tueur, mais le révélateur d’une hyper sensibilité que Lammark entend bien canaliser. Leur collaboration se poursuivra au fil d’un scenario riche en rebondissements, dont une occurrence brutale que personne n’avait osé reproduire avec autant de conviction depuis Police fédérale Los Angeles (William Friedkin, 1985). Shailene Woodley est productrice de Misanthrope, et on peut penser qu’elle cherchait par là à relancer sa carrière. Le pari était risqué, et elle n’a pas choisi la facilité, mais le résultat est tellement exceptionnel qu’on ne peut que saluer son ambition. G.D.
