[CRITIQUE] MIRRORS de Alexandre Aja

Au départ, il y a Into the mirror, un thriller fantastique sud-coréen réalisé par Kim Seong-Ho, avec dans le rôle principal l’acteur Yu Ji-tae (repéré dans Old Boy, de Park Chan-Wook) qui empruntait sans vergogne les ficelles post-Ringu sans proposer une alternative roublarde à la Kim Jee-Woon (Deux soeurs). La malédiction du miroir servant de prétexte pour nourrir une histoire psychologique tirée par les cheveux. Désirant changer de registre (passer du film d’horreur à l’artillerie du surnaturel), le réalisateur Alexandre Aja et son fidèle scénariste Grégory Levasseur ont eu la lourde tâche d’orchestrer ce remake US pour le compte de la Fox. Vu que Aja n’apprécie pas franchement la première version de Into the mirroret que lui et son scénariste savent pertinemment que le cirque Nakata aux States (The Ring 2) et ses fantômes asiatiques gonflent désormais plus les spectateurs qu’ils ne glacent leur échine, ils essayent de reproduire ce qu’ils avaient magistralement fait sur La colline a des yeux : dépoussiérer l’original et améliorer ses faiblesses. Nickel les gars, on voit les intentions. Sauf que voilà : au bout de vingt minutes, Mirrors ne fonctionne déjà plus. Pourquoi ? On s’explique.

Le synopsis a le mérite d’être clair comme de l’eau de roche (un ancien flic, forcé de démissionner de son travail après un accident ayant coûté la vie de son associé, travaille à présent comme veilleur de nuit dans un grand magasin brûlé où seuls quelques miroirs ont survécu aux flammes). Et disons-le d’emblée : la déception provoquée par Mirrors est proportionnelle à l’attente. De l’original, Alexandre Aja et le scénariste Grégory Levasseur n’ont conservé que les bases d’une malédiction fantastique pour la développer en misant plus sur un mode spectaculaire que suggestif. Ils ont également simplifié les enjeux dramatiques pour raconter une histoire moins tarabiscotée. Ainsi, les passages trop bavards et les ressorts inutilement tordus de l’original ont été zappés pour rendre l’intrigue moins difficile à comprendre. Déjà, cette modification fonctionne à double tranchant. A l’arrivée, le remake US reposant sur des bases éprouvées pour ne jamais perdre le spectateur en cours de route a les mêmes défauts que l’original sud-coréen qui prenait vingt minutes pour détailler ce qui aurait pu être suggéré en une seule. On pourrait se consoler en arguant qu’une version complète l’autre. Mais les deux films passent à côté d’un sujet potentiellement effrayant en faisant abstraction de trois éléments clés : l’originalité, la surprise et l’excitation.

L’idée de prendre Kiefer Sutherland (le héros de la série 24 heures chrono) dans le rôle d’un ancien flic divorcé, écrasé par la culpabilité, est excellente. Mais il manque à ce personnage une épaisseur et une profondeur qui auraient transformé cette ombre de Jack Bauer en héros tragique. Lorsque les deux mondes (familial donc rationnel et professionnel donc surnaturel) s’interfèrent, la réunion ne provoque aucune émotion car chacun obéit à des clichés. Premier signe de grosse faiblesse : Aja et son scénariste ne trouvent pas l’équilibre – qu’ils ont dû chercher – entre l’angoisse et le mélodrame. Pire : à force d’être explicite, Mirrors détruit tout son mystère : le spectateur a toujours une longueur d’avance sur tout ce qui va se passer. On comprend trop vite que cette enquête rédemptrice au-delà du réel est un prétexte pour dépeindre des atermoiements familiaux. Une manière de suggérer qu’en libérant les esprits du lieu, le flic se libère de ses démons intérieurs. Les éléments les plus inquiétants (au hasard, la présence des mannequins dans le magasin) finissent par n’avoir qu’une valeur décorative. Inexplicablement, il n’y a aucune énergie, ni même des sous-entendus subversifs. Bon sang mais où est passée l’insolence du Aja qui ne respectait pas les conventions, saccageait la morale, butait du chien et du marmot dans Haute Tension et La colline a des yeux ?

Sans doute conscient qu’il est limité par son histoire, Aja privilégie les images par rapport au discours. Ses effets de mise en scène et quelques mouvements de caméra sophistiqués maintiennent l’illusion qu’il se passe quelque chose d’intense à l’écran. Notamment lorsque le flic pénètre pour la première fois dans le magasin brûlé désaffecté. Alors, la caméra s’extrait du décor urbain pour introduire un univers sinistré, étrangement planté au centre d’une ville tentaculaire (ce que souligne joliment le générique de début). Hélas, à aucun moment, la mise en image réussit à créer un malaise poisseux (le cinéaste se contentant même parfois d’augmenter le son pour faire peur) et ne provoque que l’ennui. A défaut de révolutionner le genre, Aja avait au moins par le passé pour habitude d’isoler les scènes qui lui plaisaient dans d’autres films pour les rassembler de manière très efficace. La liberté qu’il s’octroyait dans La colline a des yeux laissait sous-entendre qu’il était sur le point de trouver son identité. D’où la vraie frustration. Dans Mirrors, il lorgne avec ostentation vers Poltergeist, de Tobe Hooper et se retrouve face au même problème que Kassovitz sur Babylon A.D.. Chaque scène appelle une référence et, à un tel niveau de recyclage, c’est le serpent qui se mord la queue. Surtout, les reflets dans les miroirs ne font jamais peur.

Prenez cette scène aussi brève que marquante dans Abîmes, de David Twohy où un homme se regarde dans le miroir et voit son reflet possédé par un fantôme. En un laps de temps record, Twohy file plus les jetons que Aja sur quasiment deux heures ! Surnagent malgré tout deux trois scènes vraiment gores qui valent le coup d’œil comme celle où Amy Smart, sœur du flic victime de son double maléfique dans le miroir, se défonce la mâchoire au moment de prendre un bain. Dans ces moments-là, on a quelques aperçus de ce qu’aurait dû être le film si Aja avait eu une totale liberté. Sur ce coup, Mirrors donne l’impression d’avoir été achevé à la truelle dans une salle de montage par des mecs de la Fox. On pourrait multiplier les griefs à l’encontre des options du film mais difficile de croire qu’il porte totalement l’empreinte de son auteur. Cet échec artistique donne cependant envie de retrouver Alexandre Aja – pour lequel on a une vraie affection – maître de ses appétences (son prochain Piranha 3-D). Mais s’il s’égare une nouvelle fois, il n’aura plus le bénéfice du doute.

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