« Memory » de Michel Franco: un film qui a le don d’ambiguïté

S’il fallait trouver un équivalent français au mexicain Michel Franco, on pourrait le comparer à Claude Chabrol pour son approche budgétaire extrêmement frugale, qui a l’avantage de lui permettre de tourner beaucoup et souvent. Autrement, il a développé un univers spécifique, généralement centré sur les rapports familiaux comme sources inépuisables de sujets dérangeants. Memory ne fait pas exception, mais il évolue vers une résolution étrangement optimiste qui relèverait presque de la trahison si la parcelle de tendresse et de chaleur humaine qu’elle manifeste ne représentait qu’une timide éclaircie dans un climat plombé d’un bout à l’autre.

L’inconfort s’installe dès l’apparition de Jessica Chastain dans le rôle de Sylvia, une mère célibataire hypertendue qui élève avec difficulté sa fille de dix ans dans un appartement de Brooklyn. Dans la journée, elle est assistante sociale et le soir, elle se rend aux Alcooliques Anonymes qu’elle persiste à fréquenter après dix ans de sobriété. Un soir, après s’être laissé convaincre d’aller à une réunion d’anciens élèves, elle est abordée par Saul (Peter Skarsgaard) qui s’assoit à côté d’elle sans rien dire avec un sourire béat et un regard insistant. Extrêmement nerveuse, Sylvia quitte la fête et se rend compte que Saul la suit jusque chez elle et passe la nuit sur le trottoir. Jusqu’ici, le film a tout l’air de nous embarquer dans une affaire de harcèlement, mais ce n’est que la première d’une série de fausses pistes débouchant sur des développements inattendus.

Après avoir été récupéré par sa famille le lendemain matin dans un état d’hypothermie avancé, Saul s’avère atteint de démence précoce qui se manifeste par une amnésie quasi-totale. C’est là où le titre commence à faire sens. La rencontre fortuite de Saul et de Sylvia réveille des souvenirs traumatiques enfouis depuis longtemps. Sylvia affirme que Saul est un des violeurs qui l’ont agressée à la fac il y a des années. Mais elle aussi a des problèmes de mémoire, comme la suite semble le prouver: son accusation se révèle fausse, apportant de l’eau au moulin de sa mère, qu’on voit rarement, mais qui ne perd jamais une occasion de rabaisser sa fille et de l’accuser de mythomanie pathologique. Ce qui nous amène à un dernier acte aussi inattendu qu’invraisemblable. Contre toute attente, et peut-être pour défier leurs familles respectives, Saul et Sylvia finissent par se lier d’affection et entament une relation.

Il y a beaucoup à dire sur la façon elliptique et même schématique utilisée par Franco pour décrire le parcours de ses personnages. Toujours préoccupé par l’essentiel, il montre les effets sans nécessairement donner les causes, laissant de nombreuses questions en suspens. Qu’est-ce qui a poussé Jessica dans l’alcoolisme? Pourquoi Saul est-il amnésique? Est-ce à la suite du choc de la mort de sa femme quelques années plus tôt? Est-ce la ressemblance physique qui l’attire chez Sylvia? Au spectateur de remplir les blancs, et de lire entre les lignes ce qui n’est souvent que suggéré.

Franco est un maître pour distiller l’ambiguïté sans même avoir recours au dialogue, comme lorsque Saul, surpris nu dans la maison par la fille de Sylvia, ne fait rien pour se couvrir ou dissiper le malaise. Mais le texte reprend ses droits lorsque nécessaire, et c’est au cours d’une discussion explosive entre Sylvia et sa mère que le plus gros cadavre est déterré. On frôlerait la caricature si l’interprétation n’arrondissait pas les angles. Jessica Harper, par exemple, déploie des trésors de nuances pour rendre crédible le personnage de la mère qui, autrement, serait trop odieuse pour être vraie. Jessica Chastain a particulièrement travaillé le langage gestuel pour exprimer la tension qui habite Sylvia à tout instant, et se manifeste jusque dans la rigueur excessive avec laquelle elle élève sa fille. Sarsgaard impressionne également, en ménageant avec naturel un équilibre instable entre force et douceur qui inquiète tout en donnant envie de le protéger, malgré sa manie exaspérante de jouer en boucle A whiter shade of pale. G.D.

29 mai 2024 en salle | 1h 40min | Drame
De Michel Franco | Par Michel Franco
Avec Jessica Chastain, Peter Sarsgaard, Brooke Timber

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