Jeune prof de tennis issu d’un milieu modeste, Chris Wilton se fait embaucher dans un club huppé des beaux quartiers de Londres. Il ne tarde pas à sympathiser avec Tom Hewett, un jeune homme de la haute société avec qui il partage sa passion pour l’opéra. Très vite, Chris fréquente régulièrement les Hewett et séduit Chloe, la soeur de Tom. Alors qu’il s’apprête à l’épouser et qu’il voit sa situation sociale se métamorphoser, il fait la connaissance de la ravissante fiancée de Tom, Nola Rice, une jeune Américaine venue tenter sa chance comme comédienne en Angleterre…
On ne s’en rend pas compte au début : les vingt premières minutes trompent et installent le spectateur dans un système faussement conventionnel avec des réflexions sur la vie et les femmes, des répliques ajustées sur fond de blagues dostoïevskiennes et un bon surmoi bergmanien. Alors que l’exposition semblait accumuler benoîtement tous les tics et poncifs de son cinéma, la suite contredit rapidement cette pénible impression et instille le mystère dans des interstices obscurs pour atteindre très vite des sommets.
En double (flippant) du réalisateur, Jonathan Rhys-Meyer se glisse avec une aisance confondante dans la peau d’un type ordinaire, partagé entre deux amours (la petite amie ou la sœur de son pote) et soumis à des questionnements existentiels complexes. Oui mais voilà, contrairement aux précédents opus du réalisateur, ce n’est pas Woody qui soliloque et filme ses belles névroses avec sa vieille caméra mais tous les personnages confondus qui ont des problèmes avec l’image qu’ils véhiculent. Tous n’ont qu’une obsession (la normalité) et veulent se mouler dans le conformisme. Le personnage énigmatique de Scarlett Johansson constitue une aubaine pour l’actrice qui prolonge la grâce de Lost in translation, œuvre ô combien sublime dans laquelle tous les romantiques qui préfèrent les silences aux mots se sont retrouvés. On a l’impression d’être dans un Allen des années 80 où ses muses étaient vraiment inspiratrices (Scarlett en nouvelle Diane et Mia).
Au contact de toute une nouvelle génération d’acteurs, pourvu d’un script intelligent, finement retors et quasi selbyien, Woody capte la sensualité de fragments érotiques, d’instants coupables ou volés, comme pour fomenter un contrepoint aux comédies romantiques meringuées, et traite sans tabou de l’ambiguïté morale en parsemant son jeu de massacre d’une bonne dose d’ironie et d’amoralité. Sous l’apparent classicisme de son sujet, Match point s’inscrit comme le meilleur Woody Allen depuis… (depuis quand au fait ?), et s’impose surtout comme un bijou d’audace drôle et déchirant, enthousiasmant au-delà des espérances, qui tord le cou aux préjugés et rappelle aux cinéphiles les plus pyrrhoniens que le cinéaste juif new-yorkais (qui ici tourne en Angleterre) n’a rien perdu de son audace ni de sa vigueur.

