[CRITIQUE] MANGE TES MORTS de Jean-Charles Hue

Jason Dorkel, 18 ans, appartient à la communauté des gens du voyage. Il s’apprête à célébrer son baptême chrétien alors que son demi-frère Fred revient après plusieurs années de prison. Ensemble, accompagnés de leur dernier frère, les Dorkel partent en virée dans le monde des «gadjos» à la recherche d’une cargaison de cuivre. C’est l’un des plus beaux titres de film de cette année. Une agression. «Mange tes morts», c’est l’insulte ultime chez les Gitans signifiant que la personne insultée n’est plus digne de ses racines: « Si les gitans vivent beaucoup au jour le jour, il n’en reste pas moins que leur attachement aux parents, aux ancêtres est fondamental et qu’il s’agit d’un socle pour la communauté. Celui qui mange sa parole ou la mémoire des anciens n’est plus un homme« .
Pour le réalisateur Jean-Charles Hue, qui a de lointaines origines Yéniches, cette expression fait sens : il voulait renouer avec ses racines et c’est à l’occasion de cette introspection qu’il a rencontré cet incroyable clan Dorkel, une famille de Gitans de Picardie. Cela a déjà donné lieu à un film (La BM du Seigneur, 2011)  et, comme un prolongement, Hue est passé du documentaire sur les Yéniches à la fiction, exploitant cette description hyperdocumentée pour raconter dans un beau flou artistique une nuit infernale. Ici, un homme condamné pour le meurtre d’un policier sort de prison, revient parmi les siens et les embrigade dans un vol de camion de cuivre. Sur le papier, c’est une intrigue de polar. Evidemment, ce n’est pas que ça. Evidemment, la frontière entre le vrai et le faux est extrêmement floue, sciemment ambiguë.

Film à haut risque davantage axé sur les comportements que sur la psychologie, Mange tes morts a été une épreuve pour tout le monde, à commencer par le réalisateur Jean-Charles Hue qui a failli voir le tournage s’arrêter plusieurs fois. Entre bagarres et courses poursuites, les acteurs non professionnels étaient impossibles à gérer. Ça faisait partie du contrat, c’est ce qui l’intéresse, c’est ce qui nous intéresse. Cette pagaille, ce mélange, ce chaos. Ainsi, ce que l’on voit à l’écran est le réceptacle d’un tournage sous tension.

Côtoyant des flammes infernales, le plus jeune du groupe a deux choix moraux qui, soudain, s’imposent à lui, à la veille de son baptême religieux : rejoindre une voie dangereuse ou s’en affranchir. En dépit d’un réalisme qui colle à la peau, le film a la possibilité de raconter différents chemins, très symboliques au fond, entre grâce, damnation et éventuelle rédemption.

Passionné par les westerns singuliers (La Horde sauvage, 1969) et les polars pluriels (Le Cercle Rouge, 1970), les amitiés viriles comme les codes d’honneur, Jean-Charles Hue a créé ici un passionnant et paroxystique alliage de genres, en même temps qu’une greffe audacieuse consistant à fusionner les composantes du film noir à la française avec le polar américain musclé. Dans Mange tes morts, tout brûle, à toute vitesse, quitte à laisser sur le bas-côté ceux qui n’entrent pas dans cette transe de voyage au bout de la nuit, propre à la métamorphose et au rite d’apprentissage, aux aguets de cette zone entre chien et loup où, à l’aube, tout le monde aura perdu un peu de soi-même, spectateur y compris. Ou alors aura appris quelque chose propre à marquer une existence.

Il y a quelque chose de Scorsesien dans cette dualité entre cette déliquescence nocturne et cette apaisement diurne, cette volonté de confronter un monde de voyous et un monde d’enluminures, la loi et la pulsion, la déflagration de violence et la quête de rédemption dans une communauté très religieuse, aspirant à un monde meilleur.

Ce que propose Mange tes morts en substance, c’est de regarder un monde – et ses hommes – tomber. C’est de raconter comment les mœurs changent, comment une communauté doit vivre avec ses démons et doit régler ses comptes, comment Fred, ce demi-frère embarrassant, archétypal, malaisant et finalement sacrificiel file les jetons à son entourage et en même temps le protège car il se sait condamné à vie. Film fort donc.

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