« Limonov, La Ballade » de Kirill Serebrennikov à Cannes 2024: plus digeste que les récents films du cinéaste, avec un Ben Whishaw génial

Qu’est-ce donc qu’être un punk honni par le pouvoir de son propre pays et pourtant célébré à chaque grand raout cannois devant un parterre de spectateurs en goguette? Mis sur orbite par Pathé et par Dimitri Rassam avec un budget digne d’un film de guerre nécessitant 4000 figurants, Limonov, la nouvelle livraison du Kirill laisse une drôle d’impression: il est à la fois le plus digeste des récents films du cinéaste – souvenez-vous l’abîme d’incompréhension ressenti devant sa Fièvre de Petrov en 2021, on a encore le nez plein – et aussi celui où sa petite mécanique filmique commence sincèrement à sentir le ronron.

Pour évoquer la vie et l’œuvre du provocateur Edouard Limonov – présenté tel un témoin concassé des événements marquants de la seconde moitié du XXᵉ siècle – le réalisateur a repris les grigris visuels qui ont fait la griffe de ses films précédents: tracklisting rock inépuisable, plans-séquences pétaradants imposant à l’équipe technique d’avoir bien bossé leurs chorés avant le tournage, déambulation des personnages à travers des dédales labyrinthiques dont les murs viennent littéralement porter en animation des indications guidant le peuple (euh pardon, le lecteur). Aucun doute sur la forme virtuose du métronomique bouzin. Mais, car il y a un « mais », déployé aussi robotiquement sur 2 heures 20, ledit bouzin ressemble de plus en plus à un simple tour de force pyrotechnique qui ne peut qu’émousser l’intransigeant spectateur que nous sommes.

Remis au goût du jour en 2011 avec la biographie événement d’Emmanuel Carrère (que les spectateurs de la Grande Librairie sauront aisément repérer dans le film), le poète-clochard-dandy-rebelle-domestique et mauvaise conscience d’une URSS flippée à l’idée de quitter le grand concert des nations a droit à un portrait beaucoup plus disert sur ses cavalcades rock – moment où Kirill nous semble dire par le menu qu’il a créé une playlist DE TOUT VELVET UNDERGROUND sur son compte Spotify premium – que sur le parcours politique du bonhomme, maintes fois bifurqué. Son virage crypto-fasciste survenu au mitan des années 2000 a droit à un simple carton de fin explicatif à la limite du ridicule tant il paraît dépouillé, comparé à la chiadée d’images que génère son expérience rock’n’noll new-yorkaise de 1977 – ah, qu’il est chouette de reconstituer le grain des seventies plutôt que la DV de papa quand on est plasticien!

Ben Whishaw y est malgré tout génial, coruscant autant qu’irritant, mais il faut dire que le recours systématique à une balourde voix off, autre marque de fabrique usante du cinéaste, n’aide pas forcément l’acteur à sortir du mode répétitif/automatique. Portrait du dissident en icône fashionista plutôt qu’en catalyseur politique du siècle (c’est excessif, mais il y a un peu de ça): pas étonnant de voir ce film grimper les marches du festival le plus glam du monde, qui pourrait bien lui réserver un strapontin habillé par Saint-Laurent le jour du palmarès (on voit bien la Greta se plaire à défendre ce truc, loin d’être déshonorant, mais loin aussi de « l’instanté chef d’oeuvre » que tout le monde a à la bouche depuis hier)… G.R.

2h 18min | Biopic
De Kirill Serebrennikov | Par Pawel Pawlikowski, Ben Hopkins
Avec Ben Whishaw, Masha Mashkova, Tomas Arana
Titre original Limonov, The Ballad of Eddie

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