Life During Wartime est présenté comme la suite de Happiness, que Todd Solondz a réalisé il y a maintenant plus de dix ans. Le principe, c’est que l’on revoit les mêmes personnages (les trois sœurs, les enfants, le père pédophile) des années plus tard. La différence, c’est qu’ils sont joués par d’autres acteurs. Le concept est ironiquement désamorcé dès la scène d’introduction, qui reprend presque intégralement celle de Happiness, où le personnage de Joy avoue avoir un sentiment de déjà-vu. Entre raideur cérébrale et pastiche ironique, Solondz reprend un système qu’il a mis en place dans Palindromes (2004) : utiliser plusieurs comédiens pour incarner un même personnage qui, selon ses états, peut aussi bien ressembler à une obèse qu’à Jennifer Jason Leigh. Des monstres ordinaires, confrontés à des spectres et des démons, prennent conscience que leur existence repose définitivement sur une illusion morbide. Comme dans les précédents Solondz, la caméra montre toujours ce qu’il faut voir, jusque dans les axes et les détails (une affiche de I’m not there, de Todd Haynes, pour s’amuser de la confusion qui peut exister entre les deux cinéastes, en écho au sac en plastique dans Storytelling pour se moquer de American Beauty).
Comme dans Bienvenue dans l’âge ingrat (à travers la jeune adolescente) et Storytelling (à travers le documentariste minable, joué par Paul Giamatti), le cinéaste utilise des doubles ou des projections de ce qu’il est pour dire ce qu’il pense. Parfois, il n’a pas peur de s’aventurer dans des zones dérangeantes en donnant à réfléchir sur la seconde chance, l’inaptitude au bonheur, le pardon, la sexualité, l’atavisme, la religion, la guerre. Ces « grands sujets » évoqués en filigrane renforcent la satire au vitriol des valeurs américaines dominantes. Sans chercher à se détacher d’un style cynique de sitcom parodique très marqué par les années 90, Solondz examine les névroses d’une Amérique post-Bush qui, malgré d’importantes convulsions politiques, ne peut pas oublier un passé belliciste. Personne n’apprend de ses erreurs. C’était déjà la morale dans Palindromes : « les gens ne changent pas, en dépit du temps, des rencontres et des apparences ». Dans Life During wartime, la conclusion est tellement désespérée qu’elle ne fait aucun doute sur les intentions. Les adultes ne pensent qu’à faire la morale aux autres sans réussir à contrôler leurs pulsions interdites. Les enfants ont toujours autant peur de finir comme leurs parents (pédophiles, maniaques, pervers). Et les fantômes passent comme des micro-séismes.

