[CRITIQUE] L’HOMME SANS AGE de Francis Ford Coppola

Question que l’on se pose au début de la projection de L’homme sans âge (titre bien prosaïque pour un résultat qui ne l’est pas): qu’est-ce qui fait tourner Francis Ford Coppola? La question mérite une fois de plus d’être posée au moment où le Festival du Film de Rome lève le voile sur son dernier opus, pressenti pour à peu près tous les festivals majeurs depuis Cannes 2006 (souvenez-vous, l’année où sa fille Sofia présentait Marie Antoinette). Le résultat? Une œuvre sur l’identité et la mémoire, d’un autre temps, aux tentations surréalistes, plus RaoulRuizien qu’Hollywoodien. Loin de ce que l’on pouvait attendre de la part de Coppola.

A la manière de ses confrères David Lynch et Brian de Palma, Francis Ford Coppola semble traverser une remise en question de son propre cinéma et prendre un plaisir non dissimulé à farfouiller dans des zones plus dérangeantes, moins connues. Il faut prendre son nouveau long métrage par le bon bout de l’expérimentation. Le cinéaste successful, souvent assimilé aux projets ambitieux, propose sans crier gare une œuvre très paradoxale à la fois désuète et moderniste, déceptive et décevante, étrange et obsédante, incarnée et poussiéreuse. Le fil narratif répond aux caprices du roman très ambitieux de l’écrivain Mircea Eliade et adopte la forme d’un roman-photo compilé par Magritte. L’auteur roumain y relatait le destin d’un professeur de linguistique frappé par la foudre qui se mettait à voyager à travers le temps et l’espace en vivant une histoire d’amour éternelle, en quête des origines du langage, tandis que son don miraculeux attirait les convoitises. Son adaptation, que l’on aurait pu fantasmer par un Darren Aronofsky (ça ressemble à un mix entre Pi et The Fountain) ou George Roy Hill (le méconnu Abattoir 5) constitue une gageur casse-gueule qui réclame une ampleur et une invention de chaque instant.

A l’écran donc, Coppola se joue des paradoxes temporels dans un kaléidoscope d’images et de sensations. Avec plus ou moins de réussite, il distille une tension paranoïaque sur une toile de fond historique délétère (la seconde guerre mondiale), utilise des symboles ostentatoires, prend le miroir comme élément érotique, enregistre les chevauchements temporels à travers une simple horloge, superpose les couleurs chaudes et froides, propose un récit à la première personne du singulier et veut désarçonner. Pourtant, on devine ce qui a pu attirer Coppola le visionnaire dans ce voyage initiatique évoquant à la fois Jules Verne et La quatrième dimension. Le réalisateur de Rusty James témoigne d’ailleurs dans ce choix d’un sursaut d’ambition dont on ne le croyait plus capable depuis Dracula il y a quinze ans. Au centre de ce dédale nourri de réminiscences, Tim Roth campe un personnage de Dorian Gray tristouille qui décrypte les langues mortes avec suffisamment d’aisance pour qu’on ait envie de l’accompagner jusqu’au bout. Même si l’acteur semble lui-même totalement dépassé par l’expérience.

Certains détails semés au détour des plans ne sont pas hasardeux. En prenant dans un second rôle de médecin l’acteur Bruno Ganz, ex-figure de proue du jeune cinéma allemand des années 80; en s’attachant à des héros fatigués qui incarnent sa part d’inventivité épuisée, Coppola rappelle qu’il s’est davantage consacré à ses vignes qu’à son métier de cinéaste depuis une dizaine d’années et trahit ainsi par ces choix un passéisme qui ne fait que provoquer un décalage avec le cinéma d’aujourd’hui. Cela suscite au mieux la curiosité, au pire le désintérêt. Histoire de donner une facture moderne à l’histoire qu’il raconte, il multiplie les effets de style et les cadrages tarabiscotés avec la fougue d’un cinéaste débutant désireux de jeter de la poudre aux yeux. Comme s’il voulait nous prouver qu’il est toujours au fond de lui le metteur en scène de Coup de cœur, film maudit qui a mis un terme à sa folie des grandeurs et l’a condamné à rentrer dans le rang de ce cinéma américain dont il était sans doute le plus novateur représentant de sa génération.

Hélas, cette batterie d’artifices témoigne de l’incroyable candeur d’un homme visiblement déconnecté de son métier. Alors qu’il se voudrait novateur et Kafkaïen, il a juste un train de retard. Ces rencontres hasardeuses, Alain Resnais les montrait déjà dans L’année dernière à Marienbad. Ces plans tête en bas, le réalisateur underground Marcel Hanoun les tournait déjà il y a trente ans. La liste est longue et pas nécessairement à l’avantage de Coppola. Pour sûr, on est loin de l’époque d’Apocalypse Now où à l’inverse le fond (foisonnant) primait sur la forme (néanmoins brillante). Maintenant faut-il voir la promesse d’un retour au cinéma que semble confirmer la préparation par Coppola de son prochain film Tetro, dont le scénario lui a été volé en septembre dernier? Probable. Certains ressortiront sans doute le cliché du «film malade» pour qualifier cette inquiétante étrangeté. Mais ce qui finit par réjouir, c’est qu’à 68 ans, Coppola est devenu le personnage qu’il filme: fatigué de ressembler à son image publique avec une envie de donner un coup de pied dans sa fourmilière. Ça se traduit par un étrange mélange de sources: une sorte d’Element du Crime version light (enquête intérieure sur un rythme hypnotique). Du Svankmajer avec le style mais sans la substance animée ni l’audace corrosive. Du Coppola en roue libre donc mais abrupt et pas aimable. Honnête dans ses intentions mais vain. On ne déteste pas, loin de là. Sans réellement adhérer, on se contentera prudemment de saluer la démarche salutaire qui consiste à proposer quelque chose de déroutant, de tordu et de frustrant. Très frustrant.

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