[CRITIQUE] LES YEUX DE JULIA de Guillem Morales

Les yeux de Julia est l’un des artefacts les plus étranges apparus depuis que les cinémas d’Alejandro Amenabar (Ouvre les yeux) et Jaume Balaguero (La secte sans nom) ont régénéré le fantastique espagnol. Au départ, on croit être en terrain connu, d’autant que c’est exactement la même équipe que L’orphelinat (la boîte de production Rodar Y Rodar – Guillermo Del Toro, Belén Rueda, la même actrice dans le rôle principal). Ce qui change, c’est le réalisateur aux commandes : Juan Antonio Bayona est parti à Hollywood, remplacé par Guillem Morales, son ange noir, repéré il y a quelques années au festival de Sitges avec un premier long formidable, hélas inédit en France (El habitante incierto). La bonne nouvelle, c’est que Morales évite tous les pièges, à commencer par une redite de L’orphelinat. En réalité, il propose un thriller aux effets chocs d’une efficacité redoutable. Pendant longtemps, une fausse piste fantastique, propre aux films de fantômes, est entretenue par les hallucinations de l’héroïne persuadée d’être poursuivie par une «ombre» (un fantôme, un proche, un tueur ou elle-même, rongée par le sentiment de culpabilité?). La première partie de l’intrigue renvoie à une tradition de genre classique allant des Yeux de Laura Mars (Irvin Kerschner, 1978) à Blink (Michael Apted, 1994) en passant par Jennifer VIII (Bruce Robinson, 1993) et joue autant sur la confusion mentale que visuelle. Plus intéressante, la seconde évoque les gialli de Dario Argento aussi bien dans les citations (un plan directement emprunté à Ténèbres), les effets sonores que l’intrigue tarabiscotée. On pense aussi à Terreur aveugle (Richard Fleischer, 1971), notamment dans la représentation d’un mal dont on ne voit pas le visage pendant longtemps.

Après avoir joué une mère endeuillée dans L’orphelinat, Belén Rueda s’illustre dans un registre opposé : celui d’une femme atteinte de cécité progressive mais dont les autres sens sont hyper développés. Encore une fois, on reconnaît la patte de Guillem Morales, obsédé depuis ses premiers courts métrages par la notion de subjectivité (Backroom), qui respecte les désirs de ses personnages, aime filmer les corps et s’autorise quelques audaces a priori gratuites (l’insistance sur le déhanché d’une infirmière dans un couloir d’hôpital ou l’absence de pudeur dans un vestiaire de filles). C’est la différence avec un réalisateur plus geek qui n’aurait sans doute pas apporté cette dimension charnelle et sensuelle. Comme toujours, le vernis fantastique cache une substance mélodramatique. Certains plans ressemblent à de pures visions de cauchemars (le plan-séquence du meurtre dans l’hôtel). D’autres, en revanche, exacerbent le romantisme. Cette alternance virtuose donne une cadence idéale. En dépit d’une musique grandiloquente (seul bémol), l’étrange poésie qui émane de cette combinaison ajoute beaucoup de trouble à ce beau film d’ombres et de lumière. Avec, à la clé, une fin cosmique, comme on aimerait en voir plus souvent au cinéma.

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