« Les nuits de Mashhad » de Ali Abbasi: moins un thriller qu’un film dense traitant son sujet sous un maximum de facettes

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[Critique du film à lire de préférence après avoir vu le film] Ali Abbasi (Border) fait feu de tout bois pour régler ses comptes avec son pays dans Les nuits de Mashhad, film composite qui a parfois du mal à garder le cap au milieu d’un acrobatique mélange de genres. L’action a lieu dans la ville sainte de Mashhad, un endroit idéal pour révéler les contradictions de la dictature théocratique installée en Iran. Une mosquée attire des millions de fidèles, ce qui a pour effet mécanique de favoriser la prostitution. Comme d’habitude dans ces cas-là, la sagesse commande de fermer les yeux sur une cohabitation «que la morale réprouve, mais que la police tolère», selon la formule consacrée. Et effectivement, le commerce du sexe s’est exercé dans la discrétion, mais au su de tous pendant des décennies, jusqu’à cette histoire vraie survenue en 2001.

Said Hanaei est un ancien soldat, revenu traumatisé de la guerre contre l’Irak. Alors que certains de ses camarades sont morts (en héros, forcément), il se sent coupable d’avoir survécu. En quête de vertu, il imagine un moyen de se racheter en tuant des prostituées. Son mode opératoire est éprouvé: en l’absence de sa femme et de ses enfants, il part en chasse sur sa moto, emmène ses proies chez lui, et les tue avant d’aller les enterrer dans un terrain vague. Entretemps, il vit une vie de famille exemplaire, même si à l’occasion, sa fille trouve une pomme entamée par une de ses victimes, ou encore, lorsque, surpris par l’arrivée impromptue de sa femme, il a tout juste le temps de planquer un corps fraîchement étranglé avant d’avoir une relation sexuelle avec sa femme alors qu’un pied de la morte dépasse du tapis. Rien ne peut l’arrêter. La morale religieuse lui fournit non seulement des arguments, mais aussi des instruments, puisqu’il étrangle les femmes avec les foulards qu’elles sont obligées de porter. Il en tuera 16 avant d’être arrêté. Partant du fait divers, Ali Abbasi a inventé les modalités de cette arrestation tardive en imaginant une journaliste qui décide d’enquêter sur les meurtres en série.

À ce stade, Les nuits de Mashhad en est déjà à trois points de vue différents, puisque, avant de s’intéresser au tueur, le film a adopté le point de vue d’une victime, soit une mère de famille, qui n’a certainement pas choisi de faire le trottoir, mais y a été obligée par les circonstances (son mari l’a abandonnée, et l’économie est sinistrée par le blocus économique). La multiplication des points de vue n’est pas très orthodoxe, surtout dans le cadre d’une enquête, mais il est clair qu’Abbasi cherche à traiter son sujet sous un maximum de facettes, plutôt que de respecter les règles du thriller. L’arrivée de la journaliste Rahimi (jouée par Zar Amir Ebrahimi) est aussi l’occasion de pointer une autre cible, à savoir la misogynie qui infuse la société iranienne depuis des siècles, et se manifeste ici à répétition: l’hôtelier refuse de donner à Rahimi une chambre parce qu’elle n’est pas accompagnée de son mari; comme elle a été victime de harcèlement à Téhéran, le chef de la police l’interprète comme une preuve qu’elle est une femme facile, et la harcèle à son tour; la plupart de ses demandes ne sont pas prises en compte parce qu’elle est une femme. Comme la police n’est pas pressée de résoudre l’affaire, Rahimi décide de précipiter les choses en servant d’appât, avec l’aide d’un collègue chargé de la suivre et d’intervenir en cas de besoin.

Le film prend alors un invraisemblable tour hitchcockien lorsque, pour ajouter du suspens, le collègue perd la trace de Rahimi embarquée sur la moto du tueur, la laissant se débrouiller seule. La suite montre le fonctionnement des institutions judiciaires noyautées par le pouvoir religieux, et les calculs auxquels ce type de cas peut donner lieu. Tous sont d’accord que Saïd, en tant que psychopathe, est embarrassant, et ils le condamnent à mort, tout en multipliant les magouilles et les mensonges pour le ménager. Le plus terrifiant arrive à la fin, lorsqu’une partie non négligeable de la population fait de lui un héros. Le plus admiratif de tous est son jeune fils, qui reconstitue les meurtres en faisant jouer les victimes par sa petite sœur.

Sans surprise, Abbasi n’a pas obtenu l’autorisation de tourner à Mashhad, qu’il a donc reconstitué en Jordanie. À l’évidence, il dénonce les aberrations générées par la dictature religieuse, mais aussi la misogynie et la passivité de la population. Mais on aurait tort de regarder de haut cette réalité iranienne en se croyant à l’abri. La droite religieuse menace dans tous les pays du monde, il n’y a qu’à voir ce qui se passe aujourd’hui aux États-Unis. La régression, l’hypocrisie et l’obscurantisme n’ont pas de frontières. G.D.

13 juillet 2022 en salle / 1h 56min / Thriller, Policier, Drame
De Ali Abbasi
Par Ali Abbasi
Avec Mehdi Bajestani, Zar Amir Ebrahimi, Arash Ashtiani
Titre original Holy Spider

 

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