Quelques années après la Guerre de Sécession, le chasseur de primes John Ruth (Kurt Russell), dit Le Bourreau, fait route vers Red Rock, où il conduit sa prisonnière Daisy Domergue (Jennifer Jason Leigh) se faire pendre. Sur leur route, ils rencontrent le Major Marquis Warren (Samuel L. Jackson), un ancien soldat lui aussi devenu chasseur de primes, et Chris Mannix (Walton Goggins), le nouveau shérif de Red Rock. Surpris par le blizzard, ils trouvent refuge dans une auberge au milieu des montagnes, où ils sont accueillis par quatre personnages énigmatiques : le confédéré (Bruce Dern), le mexicain (Demian Bichir), le cowboy (Michael Madsen) et le court-sur-pattes (Tim Roth). Alors que la tempête s’abat au-dessus du massif, l’auberge va abriter une série de tromperies et de trahisons. L’un de ces huit salopards n’est pas celui qu’il prétend être ; il y a fort à parier que tout le monde ne sortira pas vivant de l’auberge de Minnie…
Très classe ce Nuri Bilge Ceylan gore, non? A la fin de Inglourious Basterds, Brad Pitt balançait: « Je crois que je viens d’accomplir mon chef-d’œuvre. » On connaît la propension de Quentin Tarantino aux dialogues à double-sens («Il ne parle pas français. N’essayez pas, ça pourrait le vexer» dans Django Unchained, en réaction à ceux qui se moquaient à juste titre des exécrables acteurs français dans Inglourious Basterds). Ainsi, lorsqu’il affirmait que Inglourious Basterds était son «chef-d’œuvre», on avait tendance à le croire. QT avait démenti plus tard («c’était simplement une phrase pour le personnage de Brad Pitt»), assurant surtout que Inglourious Basterds était une nouvelle étape après le pastiche Boulevard de la mort. Peut-être annonçait-il sans le savoir Les Huit Salopards, son huitième long métrage qui dure plus de trois heures et dans lequel tous ses acteurs chéris (Samuel L. Jackson, Kurt Russell, Tim Roth, Zoe Bell, Michael Madsen…) bavardent avant un inéluctable climax gorissime. Car, oui, ce pourrait bien être celui-ci son chef-d’œuvre.
Tout avait si mal commencé. En janvier 2014, Tarantino annonçait que le scénario de son western était terminé. Quelques jours plus tard, QT renonçait à le réaliser sous prétexte que le scénario avait fuité sur internet. «Je suis très très déprimé» qu’il disait. «J’avais terminé le scénario, un premier jet, et je n’avais pas l’intention de le réaliser avant l’hiver prochain, dans un an. Je l’avais confié à six personnes, et apparemment il est sorti sur la place publique (…) Je ne ferai pas ce film. Je vais publier le scénario, et c’est tout pour le moment. Je l’ai confié à six personnes, et si je ne peux pas leur faire confiance, je n’ai aucune envie de le faire. Je le publierai. J’en ai assez. Je vais passer à autre chose.» Chafouin, deprimé. Plus tard, au Festival de Cannes en 2014, Quentin Tarantino, remis de sa dépression, change d’avis: «Je suis en train de finir une deuxième version, et je vais en écrire une troisième. (…) J’ai le temps et peut-être que je vais en faire un film ou une pièce. Je ne sais pas.» Finalement, au cours de l’été de la même année, QT change d’avis et la pièce ne voit pas le jour. Ce sera finalement un film, tourné en hiver 2015 dans les Rocheuses. ET BORDEL, QUEL FILM!
On s’attendait à un western Fordien, il s’agit en réalité d’un huis clos et incidemment d’un vrai film d’horreur. Pour tout dire, on se croirait presque dans The Thing de John Carpenter avec ce cher Kurt Russell revenu de très loin. Un charme vintage renforcé par le tournage en Ultra Panavision 70mm, format nécessitant des objectifs anamorphiques permettant d’obtenir une image très large. La somptueuse musique d’Ennio Morricone – et on redit bien somptueuse – accentue le contraste entre la somptuosité des paysages neigeux de l’Ouest américain et l’obscénité de ce qui se joue à l’intérieur de l’auberge. N’ayez crainte: toutes les ordures sont là, il ne manque personne à l’appel. Un simple jeu de massacre? Oh que non. Alors que Kill Bill était l’addition de tout ce que Quentin avait adoré dans les films des autres, obscurs ou moins, de L’emmurée Vivante à Lady Snowblood en passant par Evil Dead, et constituait en cela un authentique chef-d’œuvre de cinéphile, Les Huit Salopards se révèle son chef-d’œuvre de cinéaste Orson et lui donne la double possibilité de regarder son propre cinéma pop cool et d’en inventer un nouveau moins pop, moins cool. Ce qui donne lieu à un film infiniment plus déstabilisant et infiniment moins pénible qu’une simple célébration auto-satisfaite sur le mode vieux con «moi, QT, cinéaste, ma vie, mon œuvre». Ce qui donne lieu donc à quelque chose de très fermé, voire de verrouillé, et en même temps à quelque chose de totalement ouvert. Soit le plaisir maximum de la quintessence de l’art Tarantinesque, la totale maîtrise de ses composantes, et la nécessaire expérimentation en terre neuve. La boucle est bouclée, oui. Mais paradoxalement, la boucle n’a jamais été aussi ouverte.
Ainsi, dans la continuité de Inglorious Basterds et de Django Unchained (réécrire l’Histoire par le cinéma), ce western gore raconte les restes de l’Amérique, au lendemain de la Guerre de Succession. La structure narrative, elle, renvoie à Reservoir Dogs avec sa bande de cowboys (plus une femme – et quelle femme! – dont la tête est mise à prix 10000 dollars) et son effet Rashomon (un même événement de points de vue différents), repris dans tous ses films suivants, de Pulp Fiction à Jackie Brown en passant par Kill Bill. Une fois dans l’auberge, le lieu de tous les possibles, chacun dissimule son identité dans un grand jeu de faux-semblants riche en soubassements (qui est qui? Qui cache quoi? Qui manipule?). Un happening du tonnerre avant l’entracte et donc avant un hallucinant troisième acte qui apporte un éclairage inattendu sur toutes les zones d’ombre.
Attention aux seringues dans les yeux. Dans cette réunion d’anciens combattants, dans ce chaos magistralement organisé, l’argument en or qui achève de rendre l’ensemble «chef-d’œuvre chaos» s’appelle Jennifer Jason Leigh. Vous savez à quel point on adoooooore cette comédienne. Cela fait maintenant des années que l’on vous rabâche qu’il s’agit de la plus grande actrice chaos au monde – on lui a même consacré une story cet été, au cas où vous seriez aveugles ou amnésiques. On a envie de dire merci à Tarantino de ne pas avoir choisi les fades postulantes (Michelle Williams, Robin Wright, Geena Davis, Evan Rachel Wood, Hilary Swank et Demi Moore) et de rappeler au plus grand nombre à quel point JJL est unique en son genre, irrésistible à chaque plan (même au second plan, qu’elle fasse un sourire et un regard de psychopathe ou qu’elle bouge la tête, on ne voit qu’elle). Pour Tarantino et pour nous, elle accomplit encore des choses totalement dingues et totalement inédites. Même pour ses fans hardcore. Évidemment, on ne vous révélera rien pour ne point gâcher le plaisir de la découverte. Sachez juste qu’elle a encore mis tous les doigts dans la même prise pour notre plus grand bonheur et se situe au-delà de tous nos faibles superlatifs. Entre le très grand Tarantino, le très beau Anomalisa en février et la très attendue troisième saison de Twin Peaks en septembre, pas de doute: 2016 sera bel(le) et bien Jenny.
NB. Les Huit salopards sortira dans une version longue pour les salles projetant le format 70 mm. Les spectateurs se rendant dans les salles projetant cette version (le format original utilisé par Quentin Tarantino pour ce western) auront droit à une version longue agrémentée de quelques minutes supplémentaires contenant « une introduction et un entracte et fera en tout 3 heures et 2 minutes », tandis que la version destinée notamment aux multiplex sera plus courte de « 6 minutes » très exactement.
