« Les herbes sèches » de Nuri Bilge Ceylan: du cinéma riche qui reste paradoxalement en surface

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C’est beau, Ceylan. Samet, un professeur d’arts plastiques venu de la ville, oscille entre désespoir et misanthropie. Il vit plongé dans cette région rurale d’Anatolie, minée par le renoncement, mais pense en être à la fin de son service obligatoire dans cette région et qui espère depuis longtemps une mutation prochaine à Istanbul. C’était avant des accusations de «gestes et attitudes déplacés» avec l’une de ses élèves collégiennes…

Si vous n’aimez pas le style de Ceylan, passez votre chemin. Grand prix du jury en 2003 pour le superbe Uzak et palme d’or en 2018 pour le déjà imposant Winter Sleep (entre autres), le cinéaste turc a accompli un énième retour en compétition avec Les herbes sèches. Et comme toujours avec lui, il ne faut pas passer à côté des choses compliquées. Ici, il est question de raconter, sur plus de trois heures, les répercussions psychologiques de l’éloignement ressenti et donc de traduire le sentiment d’isolement, d’aliénation et d’exclusion chez un homme. Soit le point de vue d’un homme entouré d’une communauté, et pourtant solitaire. Ceylan dévoile le décalage qui se crée bientôt entre le héros et cette province, entre lui et ses élèves dont il a la charge. D’autant qu’un jour, certains lui incombent une faute qu’il n’a pas commise… Les plans durent à l’extrême afin de traduire cette latence du quotidien dans lequel on échange en petit comité, on se confie, on se soutient. Et comme il est de coutume, il importe de s’y abandonner…

Les Herbes Sèches joue de toutes les dichotomies possibles (ville et campagne, individu et communauté, force et faiblesse, couple et célibat, hiver et été). Autant de contrastes que l’on retrouve dans la mise en scène où la forme épurée (plans fixes, lignes de fuites, nuanciers de blancs, bruns, vert et ocre) complète un fond aux thématiques riches: les fausses accusations en milieu scolaire, le conflit amoureux, le joug de la communauté, etc. Vous avez compris: c’est-du-cinéma-riche. Mais c’est aussi là où le bât blesse: le réalisateur développe chacune des thématiques sur le même pied d’égalité sans qu’aucune en particulier ne phagocyte le scénario, ce qui peut légitimement surprendre et donc frustrer. Comme perdu entre deux camps, deux visions des choses, notre héros, lucide et observateur, louvoie et a bien du mal à se situer. Son regard s’enrichit paradoxalement de ce tiraillement. À l’image même de ces herbes du titre, s’asséchant entre les deux saisons sans prendre le temps de se développer. Prenant la forme d’une étude de caractère, où les paysages sont les reflets des états d’âme, le film mettra à distance les spectateurs qui n’y sont pas sensibles. Dans le cas inverse, ce sera l’éblouissement, notamment lors d’une dernière séquence crépusculaire, d’une beauté qui fait oublier les égarements et rappelle que le voyage en valait bien la peine… M.S.

12 juillet 2023 en salle / 3h 17min / Drame
De Nuri Bilge Ceylan
Par Nuri Bilge Ceylan, Ebru Ceylan
Avec Deniz Celiloğlu, Merve Dizdar, Musab Ekici
Titre original Kuru Otlar Üstüne

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