Dans Ultranova et Eldorado, ses deux précédents longs métrages, Bouli Lanners avait révélé une sensibilité très attachante à travers la forme mélancolique du road-movie, en utilisant l’humour surréaliste comme politesse du désespoir et en s’intéressant à des personnages un peu paumés et autistes. A chaque fois, ses films sont des voyages à destination inconnue, pleins de surprises et de détours, mais pas seulement. Quelque chose de plus profond et de désenchanté irrigue son cinéma. On se souvient qu’à la fin d’Ultranova, son coup d’essai, un événement extraordinaire (l’explosion d’un airbag) ressemblait à une goutte d’eau dans un puits de solitude. On se souvient aussi d’une séquence – assez bouleversante – où le personnage principal en quête d’affection retrouvait ses parents légèrement oubliés dans un centre commercial sans savoir s’ils étaient fantomatiques ou réels. Dans Eldorado, l’absence des parents était aussi essentielle et elle l’est de nouveau dans Les Géants. A la lisière de l’onirisme et du fantastique, ce conte cruel et moral où l’on retrouve des adultes démissionnaires, un ogre et une fée protectrice appartient tout naturellement à cette veine en s’attachant, un peu à la manière de Stand By Me, à de jeunes mecs entre deux âges et entre deux mondes, l’horizon dégagé et l’avenir incertain, les pieds sur terre et la tête dans le ciel.
Bouli filme en Cinémascope un nouveau western dans des paysages de Wallonie et compose ses plans tel un peintre. En surface, l’ensemble paraît ténu. En profondeur, ce qu’il raconte est déchirant : la peur d’être orphelin, de perdre ses repères, de passer du chaud au froid dans un monde violent et anéanti par le spleen. Bouli a conservé une âme d’ado dans un corps de quadragénaire – plus il vieillit, plus il rajeunit – et refuse, à la différence de ses personnages abattus, de crouler sous le poids des vicissitudes. C’est sans doute pour ça qu’il préférera toujours l’insouciance potache à la tragédie sociale, tout en sachant bien avant ses jeunes héros – qu’il embrasse avec tendresse – que la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Chez lui, le cinéma ressemble à un refuge d’espoir, un « Eldorado » où les doutes et les angoisses contemporaines trouvent une réponse ou, à défaut, une caresse réconfortante.

